Les économistes « doxiques » au secours de la loi El Khomri

Le Monde a publié le 4 mars une tribune intitulée « Le projet de loi El Khomri représente une avancée pour les plus fragiles »[1] . Un tel titre pourrait nous faire penser que cette contribution émane d’un collectif de petits plaisantins résolus, à travers ce trait d’ironie, à dénoncer le caractère éminemment dangereux de ce projet de loi, qui ne fera que renforcer la précarité et menacer l’emploi.

Ce n’est pourtant pas le cas, il suffit de lire la liste des signataires , accompagnée de leurs titres de noblesse (presque aussi longue que la tribune en question…) pour comprendre qu’il n’en est rien. On retrouve en effet le gotha des économistes « doxiques », habitués des médias, des cercles du pouvoir et des renvois d’ascenseurs, ceux pour qui, le coût du travail, le SMIC, les 35 heures, le CDI ou plus simplement les maigres protections dont disposent encore les salariés, sont responsables du chômage. Dès lors, le doute n’est plus permis, ces brillants économistes vont sûrement nous éclairer de leur science pour nous expliquer en quoi le projet de loi El Khomri présente une avancée pour les salariés.

Ceux qui connaissent les travaux des signataires peuvent néanmoins se montrer méfiants, leurs argumentations passées concernant la nocivité des 35 heures ou l’utilité des exonérations de cotisations sociales prêtant quand même à sourire quand on se penche dans le détail de leurs démonstrations. Toutefois, dans le cas présent, il ne sera même pas nécessaire d’examiner les hypothèses retenues ou d’analyser le raisonnement, pour la bonne et simple raison que de raisonnement ou d’argumentation, il n’y en a point.

Sûrs de leur fait et si peu habitués à la contradiction, les économistes « doxiques » n’ont pas pris la peine d’argumenter, se contentant d’accumuler poncifs, approximations et contre-vérités dans un texte qui frise tant l’indigence que l’on se demande si celui-ci n’a pas été rédigé sur un coin de table au cours d’un dîner en ville ou d’un déjeuner du cercle des économistes un peu trop arrosé. Car que nous raconte cette amicale du néolibéralisme ?

Pour éviter les inégalités entre titulaires d’un CDI et précaires, précarisons le CDI, en voilà une idée lumineuse !

Technique classique, et quelque peu usée tant les communicants l’ont adoptée, on commence par un constat factuel et exact, le chômage touche tout particulièrement les jeunes et les moins qualifiés, qui quand ils ne sont pas au chômage sont concentrés sur des emplois précaires. On tente ainsi d’amadouer le lecteur en commençant pas un propos consensuel qui endormira sa vigilance, dans le but de le faire adhérer ensuite à une analyse beaucoup plus discutable.

Car, selon les signataires de la tribune, si les entreprises n’embauchent pas en CDI, c’est parce qu’elles ont peur, peur car les critères du licenciement économique sont flous et que les indemnités à verser en cas de licenciement « non-fondé » ne sont pas encadrés.

S’agissant des critères du licenciement économique, on pourra tout d’abord faire remarquer que la jurisprudence est plutôt souple. De plus la disposition prévue par le projet de loi El Khomri, à savoir possibilité de licenciement économique en cas de baisse du chiffre d’affaires pendant plusieurs trimestres consécutifs en comparaison de l’année précédente, est absurde et dangereuse. En effet, le chiffre d’affaires comme les arbres, n’est pas destiné à monter au ciel, il est donc possible qu’il diminue d’une année sur l’autre sans que l’entreprise soit pour autant en danger. Prenons le cas d’une entreprise qui décide de gagner des parts de marché en baissant ses prix, son chiffre d’affaires va dans un premier temps diminuer et ceci pendant une certaine durée (avant que, si sa stratégie réussit, l’effet volume compense la baisse du prix de vente) sans que cette entreprise soit pour autant en difficulté. Demain, avec la loi El Khomri elle pourra procéder à un licenciement économique.

S’agissant de ce qu’ils appellent les licenciements non-fondés (expression très pudique qu’on peut remplacer volontiers par licenciement illégal ou licenciement pour délit de sale gueule si l’on est d’humeur facétieuse), nos chers économistes apprécient donc que le projet de loi El Khomri permette désormais à l’employeur de calculer à l’avance le coût maximal d’un licenciement illégal. Donc quand on a les moyens, plus besoin de justifier la cause du licenciement. Sûr que de telles idées lumineuses vont relancer l’emploi… Les auteurs de la tribune invoquent même l’exemple de l’Espagne qui vient d’appliquer de telles mesures. Il est vrai qu’avec un taux de chômage de 22% qui culmine à 46% chez les jeunes, il serait dommage de ne pas regarder de l’autre côté des Pyrénées…

De fait, ce que nous proposent ce Rotary Club de l’économie néobilérale, c’est le nivellement par le bas. Il y a une inégalité en matière de protection entre titulaires d’un CDI et précaires, donc précarisons le CDI ! En matière de santé, cela reviendrait par exemple, après avoir constaté que les personnes qui disposent d’un bon accès aux soins sont en meilleure santé que ceux que le manque de moyens empêche de se soigner, à proposer de limiter l’accès aux soins des bien-portants, tout ça au nom de l’égalité. Il n’y a qu’un domaine où nos économistes ne semblent pas vouloir appliquer leur raisonnement, c’est celui des inégalités de revenus. En effet, on pourrait les suivre sur ce terrain et dire qu’il devient urgent d’appauvrir les riches. Mais bien sûr, là ce n’est pas possible, car la théorie économique néolibérale nous explique que ce sont les riches qui créent l’emploi et que leur richesse, par effet de ruissellement, profitera aux plus pauvres, donc fermez le ban et laissez les riches tranquilles…

Une mobilisation grandissante d’un côté, un quarteron de mandarins récitant le catéchisme néolibéral de l’autre…

Il est tout de même navrant de voir une brochette de professeurs d’économie continuer d’invoquer les vieilles lunes du néolibéralisme. Même une institution comme le FMI, que l’on ne pourra pas qualifier de repaires de marxistes, a récemment admis, dans un rapport d’avril 2015 qu’un droit du travail protecteur n’avait pas d’effet néfaste sur le plan économique (« la réglementation du marché du travail n’a pas, selon l’analyse, d’effets statistiquement significatifs sur la productivité totale des facteurs »). Mais comment être surpris quand on sait que ces économistes ont depuis longtemps déserté le champ de l’analyse et de l’étude pour chausser les pantoufles chaudes et confortables de l’idéologie néolibérale. Ce sont les mêmes qui, à propos des 35 heures, en dépit de nombreuses études ayant démontré l’impact positif en matière d’emploi, nous serinent depuis 15 ans que les 35 heures ont détruit de l’emploi et font de la France un pays où l’on travaille peu (ce qui est aussi totalement faux).

Enfin on ne pourra que s’amuser du contraste terrible entre la mobilisation citoyenne qui grandit contre la loi El Khomri (mobilisation qui devra tout de même se confirmer le 9 mars) et les soutiens dont bénéficie le gouvernement, à savoir ce quarteron de mandarins…

 


[1] http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/03/04/projet-de-loi-el-khomri-une-avancee-pour-les-plus-fragiles_4876380_3232.html

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