Le sondage, Mélenchon et les chimères de la candidature unique à gauche

Le récent sondage paru dans le JDD ne fait que confirmer la double impasse représentée par une stratégie d’union de la gauche très floue sur le plan programmatique (sur la question de l’UE notamment) et le refus de reconnaitre la position centrale de LFI.

Un sondage peu rassurant pour la « candidature unique à gauche »

La semaine dernière paraissait dans le JDD un sondage[1] qui n’avait rien de rassurant pour les tenants de la « candidature unique à gauche » (avec toutes les questions que pose ce dernier terme, nous y reviendrons).

Non seulement, les candidats testés étaient assez loin de pouvoir prétendre atteindre le second tour de l’élection présidentielle mais de plus, le mieux placé d’entre eux se trouvait être Jean-Luc Mélenchon. Or, le défenseur type de la fameuse « candidature unique à gauche » est généralement favorable à cette candidature unique à condition que celle-ci soit portée par une autre personne que le leader de la France Insoumise.

D’où la discrétion des tenants de la candidature unique sur les réseaux sociaux à propos de ce sondage, eux qui sont d’habitude si prolixes lorsqu’il s’agit de commenter ce qu’ils identifient comme étant la preuve qu’il n’y a pas d’autre alternative que « la candidature unique à gauche », quitte à prendre leurs désirs pour des réalités. Dernier exemple, les élections municipales, caractérisées par un taux d’abstention record accentuant le poids du vote de la bourgeoisie des centres villes dans les métropoles, qualifiées de « vague verte » et de victoire de la stratégie d’union de la gauche alors même que ces victoires, loin de se vérifier sur l’ensemble du territoire, ne concernaient que quelques villes, dont les prix du mètre carré sont parmi les plus élevés et qui sont soumises à des phénomènes de gentrification avancés. De même, le fait que ce vote soit pour partie le fait de bourgeois (des bourgeois ayant troqué la veste matelassée et le collier de perle de leurs ainés contre la basket équitable et le vélo électrique, mais des bourgeois quand même) ayant pu voter Macron en 2017 ne semblait pas troubler plus que ça les supporters de la candidature unique, qui y voyaient pour leur part l’expression d’un vote du « peuple de gauche » enfin réconcilié (ce qui interroge une nouvelle fois sur ce qui est associé à la gauche dans la tête de ces gens-là).  

Car que nous dit ce sondage ?

Il nous dit d’une part que le « total gauche » est assez faible, ce qui était déjà le cas en 2017 puisque Mélenchon + Hamon pesaient à peine plus de 26% quand Macron + Fillon représentaient pour leur part 45%. Or s’il pouvait exister des différences entre ces deux derniers électorats (sur les sujets dit « sociétaux » notamment), elles étaient moins nombreuses que les points communs (âge et niveau de vie de l’électorat, programme économique) d’où la facilité avec laquelle Macron a pu faire main basse sur l’électorat associé à la droite traditionnelle (car chez ces gens-là, la conscience de classe est si forte, que l’accroissement ou la sauvegarde des richesses l’emporte sur les éventuelles différences sur les sujets dits « sociétaux »).

Il nous dit d’autre part que Jean-Luc Mélenchon est le seul candidat « de gauche » à disposer d’un socle stable (on remarquera d’ailleurs que celui-ci est bien plus haut que fin 2015/début 2016) et peu enclin à se déporter vers un autre candidat dit « de gauche ». Preuve du sectarisme des sympathisants LFI diront les thuriféraires de « la candidature unique à gauche ». Preuve, plutôt, de la cohérence politique des premiers et de l’inconséquence des seconds. Preuve surtout de l’impasse représentée par stratégie de « la candidature unique à gauche ».

Les impasses de la stratégie d’union de la gauche

Celle-ci n’offre en effet aucune perspective car elle cherche, d’une part, à regrouper des forces politiques parfois très éloignées sur le plan des programmes et se fonde, d’autre part, sur un raisonnement à corps électoral constant[2], un corps électoral atrophié au sein duquel les CSP+ sont surreprésentées, ce qui n’offre justement aucune perspective à un camp qui proposerait de rétablir l’impôt, de taxer les profits et de remettre en cause une économie capitaliste nocive tant sur le plan social qu’environnemental.

Dès lors, la victoire d’un candidat portant un tel programme suppose de sortir de ce suffrage censitaire et d’élargir le corps électoral à l’ensemble du peuple (d’où l’appellation fourre-tout de stratégie populiste), donc de convaincre les abstentionnistes de voter. Or, il est fort douteux que ces derniers se sentent concernés par une candidature se drapant dans ce qu’elle croit être la supériorité morale de sa « gauchitude » - alors même que pour les classes populaires, la gauche est davantage associée à l’abandon de notre secteur industriel (Sidérurgie, EADS), la libéralisation souvent portée jusqu’au niveau supra-national (Delors, Lamy) ou la destruction du droit du travail (Loi El Khomri) -, émanant de partis ayant directement participé au quinquennat Hollande et nous promettant, l’avènement de l’Europe sociale, alors même que toute personne un peu honnête sait que c’est rigoureusement impossible dans le cadre des traités actuels[3].  

En dépit de ces impasses les promoteurs de « la candidature unique à gauche » n’en démordent pas, prêts à s’enflammer, au moindre soubresaut, qu’il s’agisse de la sortie du dernier ouvrage de Lionel Jospin (celui-là même qui nous disait que « l’Etat ne peut pas tout » et que son « programme n’est pas socialiste ») ou d’une tribune[4] dont l’origine (des « mouvements de jeunesse » nous dit-on[5], à condition que la jeunesse se réduise à la petite bourgeoisie issue d’un IEP plutôt qu’à celle évoquée par Nicolas Mathieu dans son dernier ouvrage[6]) et la forte présence de compagnons de route du PS ne peuvent qu’interroger. Si l’on était d’humeur taquine, il serait d’ailleurs intéressant de savoir pour qui certains de ces partisans de l’union sacrée avaient voté au premier tour de l’élection présidentielle en 2017. Voter Hamon alors qu’il était possible d’avoir un candidat de gauche au second tour révèle en effet un sens de l’union et de la candidature unique à géométrie variable…

LFI occupe une position centrale à condition de revenir aux fondamentaux de 2017

En fin de compte, il est assez peu probable que cette « candidature unique à gauche » aboutisse à quoi que ce soit sauf à ce que le terme de gauche ne soit qu’un petit supplément d’âme que l’on affiche dans les dîners en ville pour tenter d’affirmer sa supériorité morale au milieu d’amis bourgeois plus décomplexés. Leur seule chance pourrait alors venir d’une impopularité grandissante de Macron laissant la place à un candidat ou une candidate portant une version édulcorée de son programme économique (ce qui ne peut être autrement dans le cadre des traités européens), en gros un Macron avec des pistes cyclables et sans les LBD et les propos sur les premiers de cordée. Mais cette candidature ne serait alors ni unique ni de gauche…

Car la seule candidature de gauche (sans pour autant revendiquer ce terme d’ailleurs tant ce signifiant est devenu, au mieux, vide, voire repoussant) qui pourrait exister ne pourra se faire qu’autour de LFI, qui dispose du programme le plus avancé (LFI l’a bien compris en proposant de discuter autour de ce programme) et, quoiqu’on en dise, du candidat (hâtivement jugé clivant mais qui semble être celui qui rassemble le plus si l’on se fie au sondage déjà évoqué) le plus capable de mener une campagne aussi spécifique que la présidentielle.

Du côté de LFI, l’enjeu sera de pouvoir réussir à fédérer autour d’elle et d’en finir avec les errements de ces dernières années[7] (notamment sur la rupture nécessaire avec les traités européens) pour revenir à la stratégie populiste initiée en 2017.

Si cette stratégie populiste fonctionne, il sera alors temps pour la bourgeoisie « de gauche », de sortir de sa « bêtise[8] » et de nous montrer que les postures affichées peuvent se traduire en actes, quitte à risquer de passer pour un dangereux extrémiste dans les dîners en ville…

 

[1] https://www.lejdd.fr/Politique/presidentielle-de-2022-bertrand-hidalgo-jadot-decouvrez-les-11-scenarios-de-notre-sondage-ifop-3996016

[2] https://blogs.mediapart.fr/noam-ambrourousi/blog/120717/face-macron-strategie-populiste-ambitieuse-ou-repli-sur-un-bloc-de-gauche-fictif

[3] https://www.raisonsdagir-editions.org/catalogue/leurope-sociale-naura-pas-lieu/

[4] https://www.2022encommun.fr/signataires

[5] https://www.mediapart.fr/journal/france/101020/membres-d-un-parti-ou-de-la-societe-civile-un-millier-de-signatures-pour-une-candidature-unique-en-2022

[6] https://www.actes-sud.fr/node/65033

[7] https://blogs.mediapart.fr/noam-ambrourousi/blog/100619/france-insoumise-crise-ou-implosion

[8] https://www.fayard.fr/pauvert/histoire-de-ta-betise-9782720215629

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