La dignité définitivement perdue de la CFDT

En qualifiant de victoire la suspension temporaire de la fixation à 64 ans de l'âge pivot d'ici 2027, la CFDT accompagne une nouvelle fois une mesure de régression sociale. Si la situation n'a rien d'inédit, un nouveau stade du renoncement semble toutefois être franchi puisque la CFDT n'a cette fois pas obtenu le moindre "hochet" en remerciement de son ralliement.

« Une victoire », voici le terme employé par Laurent Berger pour habiller cet énième renoncement d’un syndicat dont la seule raison d’exister semble être, depuis plus de deux décennies (on pourrait même remonter au début des années 1980), de signer n’importe quel accord avec le pouvoir en place au nom du « dialogue social et du réalisme ».

Si les gouvernements précédents avaient veillé à accorder un hochet[1] au syndicat réformiste autoproclamé, l’actuel Gouvernement ne s’en est même pas donné la peine cette fois-ci.Face à un Laurent Berger aux abois et prêt à avaler n’importe quelle couleuvre pour assurer cette position de « partenaire privilégié[2] » du Gouvernement qui lui semble si chère, Édouard Philippe ne s’est pas embarrassé. Cette fois-ci point de hochet, mais une simple lettre de laquelle transpire tout le mépris de ce Gouvernement, y compris pour ceux qui sont pourtant prompts à jouer les courtisans.

Histoire de bien rappeler qui décide, le courrier confirme dès son point 4 que l’âge d’équilibre est maintenu. Heureusement pour la direction de la CFDT, la formulation alambiquée du point 7 permet, au prix d’une sacrée dose de mauvaise foi, d’habiller sa piteuse capitulation en victoire. En effet, bon prince, Édouard Philippe indique que la convergence progressive de cet âge d’équilibre à 64 ans dès 2027 pourrait être abandonnée. Il suffit toutefois de lire ce point 7 dans sa totalité pour constater que cette concession n’est qu’un artifice, puisque la nouvelle version du projet de loi prévoit que le Gouvernement soit habilité à prendre par ordonnance toute mesure permettant d’assurer l’équilibre du système de retraite d’ici 2027 dans le cas où la Conférence sur l’équilibre et le financement des retraites, annoncée au point 6, n’aboutirait pas. Histoire que les choses soient bien claires Édouard Philippe indique même que dans un tel cas il prendra « ses responsabilités » (fin du point 7).

Donc si l’on résume, ce courrier nous dit « je retire du projet de loi la fixation d’un âge d’équilibre à 64 ans dès 2027, mais je demande à avoir le pouvoir de réintroduire cette mesure par ordonnance dans le cas où la Conférence de financement n’aboutirait pas à la conclusion qu’il faut réintroduire cette mesure ». En effet, avis à ceux qui auraient l’idée saugrenue d’augmenter les cotisations afin de préserver des retraites décentes sans allonger l’âge de départ à la retraite ou la durée de cotisation, Édouard Philippe indique en son point 8 qu’il n’en est pas question puisque les mesures destinées à rétablir l’équilibre ne devront pas entraîner de hausse du « coût du travail ».

Ainsi, après avoir joué le rôle de l’imbécile qui regarde l’âge pivot quand le sage lui montre les dangers de la retraite à points, Laurent Berger a fini par capituler sur ce qui constituait pourtant une bien maigre ligne rouge. En effet rappelons que le renoncement à la fixation d’un âge pivot à 64 ans d’ici 2027 n’aurait au mieux que préservé les générations nées entre 1960 et 1975, toutes celles nées après cette date subissant de plein fouet les effets de cette réforme délétère. Dans les faits avec un tel positionnement, la CFDT ne faisait que défendre l’instauration d’une « clause du grand-père » qui ne disait pas son nom…après avoir dénoncé publiquement la mise en place éventuelle d’une telle clause.

Face à l’inflexibilité du Gouvernement la direction de la CFDT n’a pas eu d’autre choix que de renoncer une nouvelle fois et d’achever le processus de « canichisation » (je présente mes excuses aux amis des caniches) initié dès 1995. Peut-être conscient de la difficulté de faire passer ce renoncement suprême pour une victoire, Laurent Berger a puisé dans la rhétorique cédétiste du renoncement. La ligne rouge – qui ne semble n’avoir comme seule fonction que de constituer une invitation au piétinement – ayant été invoquée ad nauseam au cours des derniers mois, il a fallu ressortir des placards le « ce n’est pas un chèque en blanc »…déjà utilisé lors de la loi El Khomri[3] avec le succès que l’on sait…

Longtemps il a été dit, afin de brocarder l’attitude de la CFDT, que « lorsque l’esclavage serait rétabli, la CFDT négocierait le poids des chaînes ». Cet épisode semble montrer que même le poids des chaîne soit devenu trop lourd à négocier.

Par ce billet, c’est bien l’attitude indigne des dirigeants de la CFDT que je tiens à souligner et non celle de ses militants. Néanmoins, arrivé à ce stade de la compromission, il me semble qu’il n’est plus que deux attitudes possibles pour eux. Mettre dehors ces personnes qui parlent en leur nom ou bien quitter cette organisation.

 

[1] Le dispositif carrière longue en 2003 en échange de l’allongement de la durée de cotisation pour les fonctionnaires, de l’indexation de cette durée de cotisation sur les gains d’espérance de vie ou de l’instauration d’un dispositif de décote/surcote ; le retrait de la barémisation des indemnités prud’homales en échange du soutien à l’acte I de la destruction du code du travail que constituait la loi El Khomri…barémisation qui reviendra en force lors de l’acte II, à savoir la loi Travail, qui sera simplement qualifiée par Laurent Berger d’occasion manquée (les plus sarcastiques se demandant si l’inconscient de Laurent Berger s’était exprimé à ce moment-là, et qu’il s’agissait de signifier que c’était une occasion manquée de conserver le peu de dignité qu’il lui restait…).

[2] Outre le fait que personne ne lui dispute ce titre peu enviable, Laurent Berger devrait s’interroger sur cette notion qui sert en général à qualifier de partenaire privilégié celui dont on a fait son « larbin ». Ainsi sur le plan géopolitique le Royaume-Uni est le partenaire privilégié des Etats-Unis…

[3] https://lentreprise.lexpress.fr/rh-management/droit-travail/loi-el-khomri-la-cfdt-ne-donne-pas-un-cheque-en-blanc-au-gouvernement_1774461.html

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