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Billet de blog 12 avr. 2022

Face « aux extrêmes », l’Union populaire

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Bis repetita ?

Comme en 2017 nous voici de nouveau, malheureusement, confrontés à un second tour entre les deux candidatures des « extrêmes ». Contrairement à l’usage qui en est fait par les éditocrates, qui aiment à recourir à cette expression pour discréditer toute candidature qu’ils jugent trop en gauche en tentant de l’associer, en dépit de toute logique, à l’extrême droite, l’expression semble beaucoup plus adaptée à la situation présente. L’extrême centre face à l’extrême droite, deux candidatures du repli sur soi (repli identitaire, repli des possédants (« les gens qui réussissent »)), deux candidatures du rejet de l’autre (rejet de « ceux qui ne sont rien », rejet des étrangers ou de ceux qui sont perçus comme étrangers) , deux candidatures qui savent aussi se rejoindre quand il s’agit du pire sur le plan social (non augmentation du SMIC, fiscalité avantageuse pour les héritiers, appui aux violences policières, recul du droit du travail). Comme en 2017, Jean-Luc Mélenchon rate le deuxième tour de très peu. Enfin comme en 2017, les résultats de cette élection clarifient un peu plus le paysage politique.

2022 comme version « augmentée » de 2017 ?

Cette élection n’a fait qu’approfondir le travail de clarification déjà débuté en 2017, faisant apparaître encore plus nettement une tripartition gauche[1]/droite/extrême droite déjà présente mais rendue à l’époque plus floue par la présence de quatre candidats aux scores assez proches et par la médiocrité de commentateurs qui n’avaient pas pris la peine  d’analyser les programmes et d’étudier les électorats des candidats Macron et Fillon (les programmes de ces deux candidats étant fort peu différents et se situant à droite, l’électorat de Fillon étant composé, d’une part, de personnes sensibles au propositions économiques et sociales de Macron et, d’autre part, d’une frange plus réactionnaire susceptible de se laisser tenter par l’extrême droite, Fillon s’étant appuyé sur celle-ci pour gagner la primaire de l’UMP).

Le quinquennat Hollande et l’élection de 2017 avaient permis d’identifier clairement où se situait la frontière entre droite et gauche et d’en finir avec une illusion consistant à considérer que la gauche était plus forte qu’elle ne l’était réellement. On associait en effet depuis longtemps des choux et des carottes, à savoir des voix de gauche et des voix de droite, comme en 2012, élection pour laquelle il est souvent dit que le total gauche est égal à 43%, ce qui n’était évidemment pas le cas comme l’a montré cinq ans plus tard la migration durable d’une partie non négligeable de ces 43% (environ 40%[2] des électeurs de Hollande qui avait obtenu 28,6% au premier tour) vers le vote Macron. Cette élection avait également permis de clarifier la situation à gauche même si certains ne voulaient y voir qu’un accident.

Le quinquennat Macron et l’élection de 2022 permettent pour leur part de clarifier la situation à droite et de faire apparaître encore plus nettement les trois camps déjà cités : la gauche (ou le pôle populaire selon la terminologie LFI/UP), la droite et l’extrême droite (ou la droite du CAC 40 et la droite identitaire).

Un résultat terriblement frustrant pour les soutiens de LFI et qui peut susciter de la colère à l’égard de certains

Le résultat de dimanche est bien sûr frustrant, d’autant plus frustrant qu’il aurait pu être évité. Sur ce point, la candidature Roussel et plus encore le vote pour ce candidat portent une responsabilité certaine. En effet, si les candidatures d’Anne Hidalgo et de Yannick Jadot correspondaient à des projets différents de celui porté par Jean-Luc Mélenchon, ce n’était pas le cas de celle de Fabien Roussel dont le programme, certes moins fouillé et moins travaillé, était extrêmement proche. Cette candidature boutiquière n’a d’ailleurs été porteuse d’aucune dynamique, les électeurs de Fabien Roussel étant à part quasi égales des électeurs de Jean-Luc Mélenchon et de Benoît Hamon lors de l’élection de 2017. La répartition géographique du vote Roussel montre par ailleurs que ses bons scores se situent souvent là où le vote Mélenchon recule (Allier et Somme par exemple), confirmant le rôle néfaste de cette candidature dans la mesure où, encore une fois, elle ne portait pas un projet politique différent. Pour les électeurs de Roussel, la sauvegarde d’une étiquette ou la détestation de Mélenchon (étrange que ces personnes si promptes à dénoncer la personnalisation de LFI/UP puissent déterminer leur vote à partir de l’antipathie que suscite chez elles un candidat…) étaient plus importantes que le fait de porter au second tour un candidat qui défendait pourtant leurs idées politiques et qui permettait d’éliminer le RN. On a les combats politiques que l’on peut…

Une frustration et une colère qui ne doivent pas masquer des réussites mais aussi des faiblesses qui devront être surmontées

Cette frustration bien légitime et ce comportement de la part de personnes qui se proclament pourtant de notre camp ne doivent pas pour autant mobiliser les énergies (c’est  le choix fait durant la campagne et ce fut un choix judicieux). Ils ne doivent pas masquer les réussites incontestables de cette campagne mais aussi les faiblesses structurelles qui handicapent notre camp (sans ces faiblesses le vote Roussel aurait d’ailleurs eu beaucoup moins d’importance).

S’agissant des réussites, il y a paradoxalement le résultat. 22% des suffrages, quasiment 700 000 voix de gagnées, soit une progression de 10%. Un électorat plus interclassiste que celui de Macron et Le Pen, qui montre contrairement à ce qui est dit, un potentiel de rassemblement non négligeable. On peut également noter une capacité certaine à aller chercher de nouvelles voix (abstentionnistes, primo-votants et même quelques électeurs de Macron en 2017), ce qui est vital à gauche compte tenu de l’assiette électorale trop restreinte de ce camp. La qualité des équipes, qu’il s’agisse des militants, des porte-paroles ou des équipes chargées de la rédaction et du chiffrage du programme mérite également d’être citée. LFI peut également s’appuyer sur de nombreux relais, dans le monde associatif, syndical mais aussi dans l’appareil d’Etat[3]. Signe de cette évolution, déjà notable en 2017, il n’y a plus grand monde pour s’essayer au procès en incompétence vis-à-vis de LFI/UC. Toutefois pour conserver ces relais au-delà du temps de l’élection, il sera nécessaire d’imaginer un fonctionnement interne qui leur laisse une place, ce qui ne fut pas véritablement le cas après 2017.

Concernant les faiblesses, elles ne sont pas nouvelles mais pèsent toujours lourdement. On peut tout d’abord citer la faiblesse du vote chez les plus de 65 ans. L’absence d’implantation dans les territoires ruraux, se révèle également préjudiciable, notamment dans le nord et le nord-est, les habitant de ces territoires se répartissant pour une grande partie entre abstention et vote Le Pen. Le vote Mélenchon apparait d’ailleurs comme un vote assez urbain (scores très élevés dans de nombreuses métropoles qui peut s’expliquer par la présence d’étudiants et d’enseignants) et cela se traduit dans les jeunes figures que LFI choisit de mettre en avant avec des profils qui semblent parfois assez uniformes (haut niveau d’étude, peu d’expérience professionnelle du salariat ou alors le plus souvent en tant que collaborateur d’élu, de fonctionnaire territorial ou de l’éducation nationale). Le risque à terme, le nombre d’élus augmentant, est de connaitre une évolution très bien décrite par Julian Mischi dans le cas du PCF et qui ne permettra justement pas d’attirer les catégories populaires des territoires ruraux et péri-urbains. Or, sans ce vote le « mur des 30% » (qui correspond environ au fameux « total gauche ») risque de rester un obstacle majeur à la prise du pouvoir. LFI/UC doit donc faire ce travail d’implantation et de structuration dans ces territoires car aucune des autres forces politiques de gauche ne peut le faire, soit parce qu’elles sont durablement discréditées auprès de ces populations, soit parce que ces territoires leur sont totalement étrangers et qu’ils seraient incapables de s’y implanter. Autre piège à éviter, celui de « la disparition » lors des élections intermédiaires comme ce fut le cas aux élections locales et européennes, obligeant le mouvement à repartir de plus bas au moment des présidentielles qui suivent. Il s’agit également de faire fonctionner durant les prochaines années un mouvement qui ne peut pas être qu’une cellule dormante que l’on réveillerait à chaque élection présidentielle. Ceci suppose, comme cela a été déjà dit plus haut, de laisser un espace pour celles et ceux qui souhaitent s’investir sans pour autant être élu ou collaborateur d’élu. Enfin, alors que les déclarations du principal intéressé peuvent donner lieu à plusieurs interprétations, LFI/UC reste très dépendante de Jean-Luc Mélenchon. Son talent en tant que candidat et représentant du mouvement, tout comme sa capacité à fédérer derrière lui des egos et des ambitions qui existent, sont absolument indispensables. C’est actuellement une force mais cela pourrait devenir un jour une faiblesse si aucune autre figure ne s’impose nettement avec le temps…du moins tant que l’on reste dans la Vème République.  

[1] Je choisis ce terme car il est le plus commode même si je sais la méfiance qu’il peut susciter. A titre personnel je pense qu’il fait souvent figure de repoussoir pour les gens que nous souhaitons convaincre tandis que ceux qui s’identifient à ce camp n’ont aucun problème à voter pour LFI sans qu’il soit nécessaire de mettre ce terme trop en avant.

[2] Une grande partie des chiffres cités proviennent de l’étude IFOP suivante : https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2022/04/118997-Rapport-JDV-PRE22-T1-DET-11.04-1.pdf

[3] https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2022/article/2022/04/07/autour-de-jean-luc-melenchon-de-hauts-fonctionnaires-prets-a-gouverner_6120980_6059010.html

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