Face à Macron, stratégie populiste ambitieuse ou repli sur un bloc de gauche fictif?

Stephano Palombarini, coauteur avec Bruno Amable du très intéressant « L’illusion du bloc bourgeois », inaugure son nouveau blog par un post intitulé « Face à Macron, la gauche ou le populisme ? ». Si ce post est stimulant, il semble construire une fausse alternative et privilégie une voie qui rappelle par certains aspects l’impasse de « l’Europe sociale ».

Dans son post[1], Stéphano Palombarini reprend la schématisation de l’espace de l’offre politique exposée dans l’essai précité, à savoir un espace divisé en 4 cadrans résultant par deux axes, l’un correspondant au clivage gauche/droite, l’autre au clivage pro-UE/souverainiste. Pour faire simple, on retrouverait le FN et Dupont-Aignan chez les souverainistes de droite, l’UMP chez les pro-UE de droite, le PS chez les pro-UE de gauche (mais les politiques de droite de plus en plus assumées et menées par ce parti amène à une forme d’indifférenciation avec l’UMP, qui a permis l’émergence d’un bloc bourgeois sur lequel Macron s’est appuyé) et la France Insoumise chez les souverainistes de gauche.

Il ne s’agit pas ici de discuter la pertinence de cette schématisation mais plutôt d’engager un débat autour de l’analyse faite par Stéphano Palombarini dans son post. En effet, alors que « L’illusion du bloc bourgeois » ne se prononçait pas sur la pertinence de la stratégie à mettre en place par la France insoumise ou tout autre mouvement partant de ce qu’il appelle la gauche souverainiste et ayant vocation à devenir majoritaire, Stéphano Palombarini prend dans son post nettement position en faveur de la reconstruction d’un bloc de gauche (constitué du bloc souverainiste de gauche et pro-UE de gauche), qualifiant la stratégie populiste (constitution d’un bloc composé des souverainistes de gauche et de droite) d’impasse. Cette affirmation mérite pourtant d’être discutée et ceci pour plusieurs raisons : d’une part, la reconstruction du bloc de gauche telle qu’envisagée par Stéphano Palombarini me semble illusoire et tomber dans les mêmes ornières que l’Europe sociale ou ses succédanés (Parlement de la zone euro de Piketty notamment). D’autre part, ces deux stratégies ne sont pas forcément exclusives l’une de l’autre, ce qui suppose de ne pas réduire la stratégie de la France insoumise à la réconciliation des souverainistes et d’adopter une analyse plus dynamique, ce qui suppose de ne pas raisonner « à corps électoral constant ».

La reconstitution d’un bloc de gauche illusoire, fondée sur une « action commune aux gauches européennes » est une impasse

Pour défendre la stratégie du bloc de gauche, Stéphano Palombarini souligne tout d’abord que renoncer à cette stratégie reviendrait à renoncer à la déstabilisation d’un bloc bourgeois dont la cohérence ne serait qu’apparente, ce bloc étant notamment constitué de « classes moyennes diplômées qui n’ont aucun enthousiasme pour les réformes néolibérales mais montrent un fort attachement à la construction européenne ». Or, il est permis de douter de cette affirmation. D’une part, le projet néolibéral de Macron ne faisant aucun doute, glisser un bulletin Macron dans l’urne supposait toute de même d’avoir quelque appétence pour les réformes néolibérales, sachant de plus que la candidature Hamon permettait à ces « classes moyennes diplômées qui n’ont aucun enthousiasme pour les réformes néolibérales mais montrent un fort attachement à la construction européenne » d’échapper à un vote Mélenchon, qui les effrayait au moins autant pour des raisons d’appartenance de classe, que pour des questions européennes. S’il est une illusion à propos de ce « bloc bourgeois » décrit par Bruno Amable et Stephano Palombarini, elle porte donc moins sur son hétérogénéité supposée, ce bloc me semblant au contraire très homogène, que sur son caractère majoritaire, ce bloc étant en réalité extrêmement restreint, y compris sur le plan sociologique. L’effet de révélation joué par l’élection de Macron permet aussi de dissiper une dernière illusion, celle d’une prétendue différence entre ce que propose le PS et la droite quels que soient le nom ou la forme que prend cette dernière (UMP, LR, Modem…). Compte tenu de cette forte homogénéité du bloc bourgeois (qui se retrouve d’ailleurs dans les représentants qu’il s’est choisi pour siéger à l’Assemblée) il y a fort à parier qu’il y ait peu de voix à gagner pour la France insoumise au sein de cet électorat. Avec 19,6% aux élections présidentielles, il est probable que la France insoumise soit parvenue à capter une fraction non négligeable du cadran de la gauche pro-UE, le reste étant allé se réfugier dans le confort d’un vote Hamon. La perte des voix « de gauche » évoquée par Stephano Palombarini (un déficit de 6 millions de voix entre 2012 et 2017 pour le bloc constitué du PS et de tous les mouvements situés à sa gauche) s’explique tout simplement par le fait que parmi ces électeurs, un nombre non négligeable était tout à fait séduit par les réformes néolibérales (souvenons nous quand même que DSK était le champion annoncé du PS avant sa sordide affaire du Sofitel et que les sympathisants PS ont préféré avoir en 2012 comme candidat un personnage qui n’a jamais fait mystère de son goût pour les politiques de type troisième voie, plutôt qu’une candidate qui s’inscrivait davantage dans la tradition social-démocrate).

Stephano Palombarini explique ensuite que cette stratégie de réunification du bloc de gauche (dont le poids électoral me semble faible comme je viens de l’expliquer) passe par la proposition d’un projet européen qui permette de « déconnecter la construction européenne et la transition vers le capitalisme néolibéral ». Mais il reconnaît lui même que la promesse d’une autre Europe ou la rengaine de l’Europe sociale sont usées jusqu’à la corde. Dans ces conditions ce nouveau projet reste assez flou et d’autant plus hypothétique et incertain qu’il nous est dit qu’il serait nécessaire de créer un cadre commun à la gauche européenne afin de ne pas tomber dans le « repli nationaliste ». En effet, tout comme l’Europe sociale, cette alliance des gauches européennes est une arlésienne que l’on risque encore d’attendre longtemps. Non pas qu’il ne faille pas tenter de construire quelque chose avec d’autres mouvements comme Podemos par exemple, mais faire de cette alliance européenne un point central de stratégie politique constitue le meilleur moyen d’organiser son impuissance. Le score de Benoît Hamon et de son projet de parlement de la zone euro sont là pour nous le rappeler.

Une stratégie populiste mobilisant les classes populaires qui s’abstiennent aujourd’hui, pourrait être bien plus efficace…

Dans ces conditions, la stratégie populiste apparaît bien potentiellement la plus efficace, à condition de s’entendre sur la définition exacte de cette stratégie. En effet, Stephano Palombarini dit à juste titre qu’une stratégie populiste, qu’il entend comme la stratégie consistant à unifier les classes populaires, « celles auparavant intégrées au bloc de gauche mais aussi celles se reconnaissant, traditionnellement, dans les partis de droite », serait vouée à l’échec compte tenu de la distance abyssale qui sépare la majorité de l’électorat du FN de celui de la France insoumise[2]. C’est vrai, même s’il n’est pas interdit de penser qu’une fraction des classes populaires salariées (le statut de salarié a son importance) votant occasionnellement FN (le vote FN étant quand même caractérisé par une forte instabilité comme l’a souvent rappelé Annie Collovald) puisse basculer dans un vote France insoumise. Mais il est indéniable que ce n’est pas grâce à ces votes que la France insoumise pourra devenir majoritaire. Il convient néanmoins de souligner que la définition de la stratégie populiste retenue par Stephano Palombarini est beaucoup trop restrictive et qu’elle ne correspond pas à celle de la France insoumise.

En effet, Stephano Palombarini raisonne « à corps électoral constant » puisqu’il envisage seulement une union des classes populaires qui votent (celles qui votent à gauche et celles qui votent FN). Or, s’il est bien une chose qui caractérise les classes populaires sur le plan électoral, c’est leur abstention (29% d’abstention chez les employés et les ouvriers, 30% chez ceux appartenant à un foyer dont le revenu est inférieur à 1250€ par mois[3]) ainsi que leur non inscription sur les listes (voir notamment les travaux de Céline Braconnier et Jen-Yves Dormagen). C’est justement dans l’augmentation de la mobilisation électorale de ces classes populaires, ainsi que des jeunes, que réside le « potentiel » de la France insoumise et c’est d’ailleurs une des stratégies menées durant la campagne (campagne de mobilisation pour l’inscription sur les listes électorales, opération caravane insoumise dans les quartiers populaires). Cette stratégie populiste n’est alors plus une acceptation du caractère dominant du bloc bourgeois macroniste, l’augmentation du corps électoral lié à la participation de catégories peu acquises au vote Macron rendant encore plus minoritaire ce bloc bourgeois, et se situe à l’exact opposé des intérêts de ce bloc. En effet alors que le salut du bloc bourgeois passe par une attrition du corps électoral qui permet une surreprésentation des CSP+ et retraités, celui de la France insoumise vise au contraire la mobilisation la plus large possible.

…stratégie d’autant plus efficace qu’elle sera accompagnée d’un travail idéologique sur une question européenne instrumentalisée par le bloc bourgeois

Cette stratégie populiste n’est toutefois pas suffisante et doit effectivement s’accompagner d’un travail et d’une réflexion sur « la question européenne », qui reste fondamentale. Il est en effet primordial d’engager la bataille idéologique sur un sujet totalement instrumentalisé par nos adversaires. Il suffit pour s’en convaincre de voir comment Benoit Hamon a tenté d’utiliser dans les dernières semaines précédant le vote cette question européenne[4] et, plus largement, de noter la facilité avec laquelle la France insoumise est qualifiée, à tort, de mouvement « antieuropéen ».

Il est donc urgent de mener la bataille des mots et de refuser que l’on mette un signe égal entre UE et Europe. Non, nos adversaires ne sont pas européens, mais en faveur de traités ordolibéraux qui rassemblent une partie des pays du continent européen. Or, l’ordolibéralisme n’est ni constitutif de l’Europe (fort heureusement), ni propre à ce continent, ce type de politique sévissant aux quatre coins du globe. Par ailleurs, les politiques de l’UE sont à des années lumières de « l’ouverture » et du « projet de société » invoqués par certains. Le sort réservé aux migrants, l’acceptation de paradis fiscaux (un ancien premier ministre de l’un de ces paradis fiscaux occupant d’ailleurs des fonctions éminentes dans les instances de l’UE), l’organisation d’une concurrence acharnée entre travailleurs du continent, la mise à mort économique et sociale de la Grèce ou le mépris de la démocratie affiché par les défenseurs de l’UE[5] nous prouvent chaque jour que défendre l’UE n’a rien d’européen. Il se pourrait même que les défenseurs de l’UE soit bien les fossoyeurs de tout sentiment européen (mais il serait nécessaire de définir cette notion très floue), si l’on en juge par la progression des mouvements les plus xénophobes, qui n’épargne aucun pays membre. Nous devons donc refuser d’être enfermés dans ces dichotomies européen/antieuropéen, ouvert/fermé, ancien/nouveau qui nous sont imposées par nos adversaires.

Il reste cependant, comme le souligne Stephano Palombarini, à travailler sur nos propositions car cette bataille idéologique ne suffira pas. Qu’avons nous à proposer et en quoi consisterait ce projet alter-européen si tant est qu’il ne soit pas chimérique ? Serait-ce l’installation d’un cadre propice aux échanges culturels qui ne se limite pas à l’alibi Erasmus, réservé à une fraction favorisée de la jeunesse européenne[6], ou bien la mise en place de coopérations industrielles semblables à celle d’Airbus, souvent citée en exemple, mais dans ce cas pourquoi se limiter au périmètre européen et qu’ont de spécifiquement européen ces projets ? Doit-on prôner une remise en cause des dispositions néolibérales des traités, ce qui suppose tout de même, a minima, de reprendre l’ensemble des traités adoptés depuis l’acte unique de 1986, tout en envisageant la mise en place de coopérations renforcées avec d’autres pays membres enclin à promouvoir des normes sociales ou environnementales de haut niveau, coopérations très hypothétique puisqu’elles supposent la victoire dans au moins un autre Etat d’un mouvement suffisamment proche de la France insoumise ?

Les réponses à ces questions ne seront pas immédiates mais il est sûr qu’il s’agira de les trouver si nous souhaitons faire face au bloc bourgeois et nous imposer face à lui. Car c’est à cette condition que nous serons en mesure de susciter l’adhésion d’une majorité des classes populaires et des classes moyennes et supérieures qui goutent peu les réformes néolibérales.

 

 

[1] https://blogs.mediapart.fr/stefano-palombarini/blog/100717/face-macron-la-gauche-ou-le-populisme

[2] http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2017/07/03/entre-france-insoumise-et-front-national-de-solides-divergences_5154609_823448.html

[3] http://www.ipsos.fr/decrypter-societe/2017-04-23-1er-tour-presidentielle-2017-sociologie-l-electorat

[4] http://www.ouest-france.fr/elections/presidentielle/actualite-bretagne/rennes-benoit-hamon-etrille-jean-luc-melenchon-sur-l-europe-4929406

[5] Le fonctionnement institutionnel de l’UE ou les déclarations de Jean-Claude Juncker ou de Martin Schulz à propos du referendum grec sont là pour nous le rappeler

[6] https://www.cairn.info/revue-agora-debats-jeunesses-2009-3-page-73.htm

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