Jupiter le petit et le pognon de dingue

Bien moins que le montant des dépenses engagées ou l'efficacité des politiques sociales, c'est bien le souci de diminuer les dépenses sociales destinées aux plus pauvres et de privatiser la protection sociale des populations les plus solvables (retraites, santé) qui anime l'actuel Président et ses soutiens.

On nous avait vendu Jupiter et nous nous retrouvons, 35 ans après, avec Margaret Thatcher, le brushing en moins, l’habitus d’inspecteur des finances en plus. La mise en scène, qui possède un goût de déjà-vu tant elle recourt toujours aux mêmes artifices (utilisation d’un langage familier pour montrer que le monarque sait « parler vrai »), ne doit pas faire oublier que derrière ce discours que cette sortie tout à fait préparée ne constitue qu’un recyclage des vieilles obsessions de Bercy.

Ainsi donc, « on met un pognon de dingue dans les minima sociaux ». Qu’en est-il réellement ? Les dépenses totales liées au versement des minima sociaux s’élevaient en 2015, dernière année pour laquelle nous disposons de comptes consolidés, à 25,2 Mds €, soit 1,2% du PIB[1]. C’est un montant à peu près équivalent à celui du CICE et du Crédit d’impôt recherche et environ 40% de moins que le coût cumulé du CICE et du pacte de responsabilité, dont on entend peu qu’ils coûtent un pognon de dingue.

En matière d’efficacité, plusieurs études montrent l’effet positif de notre système « fiscalo-social » en matière de lutte contre la pauvreté et de réduction des inégalités[2], ce qui n’est pas le cas par exemple du CICE, dont le comité de suivi mis en place lors de sa création et qui est chargé d’évaluer son efficacité, est bien en peine année après année de démontrer cette efficacité[3]. Les estimations les plus optimistes retiennent un nombre d’emplois créés ou sauvegardés de 100 000, soit un coût par emploi de 200 000€, quand le coût moyen d’un emploi à temps plein en France est de 50 000€. Si pognon de dingue et inefficacité il y a, ils sont donc davantage à rechercher du côté de ce type de cadeaux fiscaux plutôt que du côté des aides sociales ou des politiques sociales dans leur ensemble.

S’agissant du raisonnement employé, il est typique des fossoyeurs de l’Etat social. Les minima sociaux ont pour objectif de lutter contre la pauvreté, il reste des pauvres, donc ces minima sociaux sont inefficaces et doivent être supprimés, CQFD. On pourrait appliquer ce type de raisonnement ou recourir à ce type de sophisme pour toute politique. On dépense un pognon de dingue en matière d’éducation et il y a encore de l’échec scolaire, supprimons l’école. On dépense un pognon de dingue dans le domaine de la santé et il y a encore des malades, supprimons l’Assurance maladie. On dépense un pognon de dingue pour la police et la criminalité n’a pas disparu, supprimons la police…

Ce qui se cache (à peine) derrière ce type de sortie, c’est n’est pas un quelconque débat autour de l’efficacité de la dépense publique, question ô combien légitime, mais la volonté de substituer, en matière sociale, de la dépense privée à de la dépense sociale, alors même que l’inefficacité de type de politique est bien connu. Le Gouvernement fait mine de s’étrangler en constatant que la France est un des pays qui dépense le plus en matière sociale, 32% du PIB. Ce que ce Gouvernement oublie de dire c’est que si l’on souhaite vraiment comparer les performances des pays en matière de protection sociale, il est nécessaire de comparer l’ensemble des dépenses, publiques et privées, et de les rapporter aux résultats obtenus. Dans le domaine de la santé par exemple la comparaison est éclairante. En France, où la part des dépenses socialisées de santé est encore très majoritaire (77%), les dépenses de santé représentent 11% du PIB, contre 17% aux Etats-Unis où la part des dépenses publiques est très nettement inférieure. Le système américain largement privatisé est donc nettement plus coûteux tout en étant beaucoup moins efficace. Ce que nous propose ce Gouvernement sans le dire, comme tous ceux qui l’ont précédé ces dernières années, c’est donc de dépenser 6 point de PIB en plus (soit plus de 125 Mds €) pour être plus mal soigné, en gros de dépenser un pognon de dingue pour perdre 4 ans d’espérance de vie. Le schéma envisagé est le même avec les retraites où, là encore, le but sera de diminuer la dépense publique pour le plus grand bonheur des assureurs et fonds de pension.

En fin de compte, s’il est un dieu de la mythologie romaine duquel ce Président doit être rapproché, c’est moins de Jupiter que de Mercure, dieu des marchands et des voleurs.

 

[1]http://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/6-5.pdf

[2]https://www.inegalites.fr/Impots-et-prestations-sociales-reduisent-les-inegalites-de-revenus-de-moitie?id_theme=15

[3]http://www.strategie.gouv.fr/espace-presse/conclusions-comite-de-suivi-cice-2017

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