Ce matin, s'il fait beau à Ajaccio (mais il fait toujours beau à Ajaccio, comme dans la pièce de Shakespeare Antoine et Cléopâtre ), des promeneurs de la vieille ville ont peut-être la chance d'y écouter le seul musicien de rue de la cité, un accordéoniste d'une soixantaine d'années souvent assis dans l'ombre d'un palmier et de l'hôtel de ville. On l'entend avant de le voir. Et bien qu'il ne joue que des airs connus, son jeu, strict, sensuel et subtil, donne l'impression de les entendre comme pour la première fois. Les écouter revient non pas à se souvenir de l'instant où vous les avez découvert mais à y être transporté. Et de ces moments dans le passé où nous sommes alors replongés, nous ne pouvons que lui offrir une pièce ou deux pour le remercier de ce voyage dans le temps.
Un dimanche matin gris de cet hiver, j'ai vu cet homme sortir d'une vieille voiture jaune au pied de l'immeuble le plus délabré d'Ajaccio dans le quartier des Salines, son accordéon à l'épaule, une boîte de soupe à la main.
- Bonjour Monsieur. Excusez-moi de vous déranger mais je voudrais juste vous dire que je vous vois souvent jouer devant la mairie et c'est un vrai plaisir de vous écouter.
- Merci Monsieur, mais excuse-moi, je comprends pas français très bien. Roumain moi.
- Vous habitez ici, dans cet immeuble ?
- Oui, troisième étage, fenêtre là.
- Je cherche à rencontrer des gens qui vivent ici car je dois y travailler cette année.
- Oui, Monsieur. Venez chez moi. Cet après-midi. Je vous offre café.
Même jour, 15h. Portail et cage d'escalier à l'abandon. Sonnette en panne. Deux coups, trois, dix... Pas précipités, la porte s'ouvre en grand, large sourire - Excuse-moi Monsieur, je suis sourd, entrez Monsieur, entrez. Bienvenue.
Intérieur cuisine.
Deux tasses de café soluble.
De la petite cuillère aux néons - il me montre - tout provient de récupérations.
D'emblée, il me raconte sa vie. Famille de musiciens d'un village de montagnes au nord-est de Bucarest. Les "belles années" du communisme - Pas liberté, Monsieur, c'est vrai, Monsieur, mais toujours argent dans les poches, toujours travail, gardien de nuit pendant semaine et le samedi et le dimanche, mariages, bals, baptêmes... Ah démocratie, Zéro, Monsieur, Zéro, misère, ça oui, misère. Plus travail, plus argent. Et regarde aujourd'hui (il ouvre le tiroir vide d'une table), il pleut, il fait pas beau, alors pas argent. Pas bon ça pour un homme. Jamais détendu. Toujours peur. Toujours peur de la maladie, de la pluie. Alors démocratie ? Musiciens roumains partir. Londres, Belgique, Paris. Musiciens mendiants. Pas bon ça, Monsieur.
Une heure passe, deux. Je ne dis rien, j'écoute Ion Stirbei et je vois.
Je vois en situations, son enfance, le père violoniste, l'oncle, le village, les soirées, les virées, les années d'après-guerre, le communisme soviétique en Roumanie au quotidien et sa chute par l'exil de Ion, la place du Tertre et le métro parisien part ses yeux, les racketteurs russes de Nice qui le rackettent aux terrasses des cafés et son meublé où il tombe un jour sur une publicité pour la Corse, son arrivée à Bastia (place déjà occupée par d'autres musiciens), puis à Ajaccio - Quand j'arrive à Ajaccio, Monsieur, il y a huit ans, je suis comme Michael Jackson ! Toujours les gens, y donnent argent à moi. Je suis avec mon cousin et on est seul et on joue bien, musique corse, facile à jouer, j'écoute une fois, je joue. Et voilà Monsieur, c'est ça ma vie. Vous reprendre du café, Monsieur ? (À suivre).