Samedi 14 mai, «Cadavres, si on veut»

Hier après-midi, la vision d'un homme gisant dans une flaque de vin et de pisse qu'il fallait enjamber pour entrer dans la Librairie de Paris, place de Clichy (et qu'on enjambait) m'a rappelé ces mots que Didier-Georges Gabily avait écrit il y a une quinzaine d'années sous le titre «Cadavres, si on veut».

Hier après-midi, la vision d'un homme gisant dans une flaque de vin et de pisse qu'il fallait enjamber pour entrer dans la Librairie de Paris, place de Clichy (et qu'on enjambait) m'a rappelé ces mots que Didier-Georges Gabily avait écrit il y a une quinzaine d'années sous le titre «Cadavres, si on veut».

"Il ne se passe rien ou il se passe trop de choses auxquelles, c'est bien connu, nous ne pouvons rien. Nous marchons sur des cadavres et continuons à tenter d'agir et de penser comme si nous n'étions pas ces marcheurs piétinant les cadavres de plus d'un demi siècle de catastrophes, de défaites et d'abdications en tous genre. Aujourd'hui les cadavres peuplent jusqu'à nos propres rues. Cadavres de société libérale avancée -en-état-de-décomposition-avancée. Même pas besoin d'aller chercher en Bosnie l'excuse cadavéreuse de notre lâcheté, de notre incomplétude européenne. Ou en Algérie, celle de notre refoulé colonial au Rwanda. Non. Suffit de sortir de chez soi. Voici les signes qui permettent de reconnaître le cadavre de premier type: pue si l'on s'en approche, en général, la vinasse/en général est vêtu de façon sommaire et sans goût/ tient, en général, une pancarte sur laquelle est écrit en lettres capitales quelque chose qui a trait à/ ou ne tient même plus de pancarte/ a encore où se loger et tâche de se rendre invisible, etc. Nous sommes les cadavres de second type; nous sommes ceux qui marchons sur ceux-là pour survivre. Nous sommes ceux qui devons nous aveugler pour ne pas voir ceux-là qui, littéralement, nous crèvent les yeux; qui devons nous aveugler pour survivre, sachant (ou ne voulant pas savoir) qu'il suffit d'un rien pour qu'à notre tour, nous tombions et alors, pas de pitié. Nous survivons, nous piétinons, nous tournons en rond. Nous sommes la masse dont on se plaît à souligner à des fins commerciales la bouleversante diversité. Nous sommes la grande masse aveugle-obligée-de-s'aveugler. Celle pour qui et par qui la Marché fonctionne. Oedipe d'un inceste perpétuel avec nous-mêmes et nos renonciations. Et pour nous, il ne se passe rien qui ne convienne à la paix molle et petitement inquiète qu'on désire pour nous. Ou il se passe trop de choses auxquelles, c'est déjà dit, nous ne pouvons rien, comme on veut que nous n'y puissions rien. La société libérale de type anglo-saxon domine maintenant largement, presque partout depuis que le Mur derrière lequel se cachait l'ogre totalitaire est tombé. (Le Mur n'avait pas fini de s'écrouler qu'il n'était plus que la peau d'un Homo ideologicus automutilé, dévoré par ses pères. Le Mur, la peau, le squelette, le rêve d'une autre manière de penser l'homme et son rapport à l'Autre du monde ne cessent pas de s'écrouler.) La société libérale de type anglo-saxon y fait tranquillement son nid. S'épand. Prend ses aises, sûre d'elle même. La société libérale de surveillance. Le totalitarisme soft qui prend à grands coups de sondages Minitel, ses sujets à témoin, qui lance en permanence des appels à témoin sur son souci du bien-être de presque tous. Il y a toujours ce "presque". Ce "presque" est regrettable, disent-ils - mais nécessaire, pensent-ils.(...)".

Il s'agit là du début d'un texte paru dans Libération en 1994.

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