Trêve de plaisanteries. Revenons aux choses sérieuses. Ajaccio, fin d'hiver. Mimosas en fleur. Premiers bourgeons. Dernière tempête. On tourne en rond, que faire ? Lumière ! Idée sournoise: faire un tour au Musée. Pourquoi sournoise ? Car ce que l'on a déjà oublié dans le petit monde de la Toile est inscrit à jamais dans la mémoire de la Cité Impériale. Rappel des faits (comme disent les journalistes). Il y a quinze jours, pendant son service de nuit, un gardien du musée a pris en otage quatre tableaux (dont un Poussin d'une valeur de huit millions d'euros) pour dénoncer publiquement un arrêté d'expulsion dont il s'estimait victime. Il convoque FR3, se fait filmer en allant au commissariat, en appelle au maire, au préfet, branle-bas, on croit à une blague, mais non, il prétend avoir mis les tableaux dans le coffre de sa voiture garée en pleine nature à dix kilomètres de la ville. Allez hop, tout le monde à la montagne. Les édiles en mocassins dans la boue, la marée-chaussée qui s'apprêtait à un petit week-end peinard (un alcootest tous les cinq véhicules aux deux ronds-points névralgiques de la cité), les journalistes euphoriques (c'est l'hiver, que voulez-vous), puis l'hilarité qui décroît, l'inquiétude qui croît, et si c'était vrai - Oui, oui, ma voiture est là, vous voyez, c'est la mienne. Tiens, tiens... mais qui a bien pu casser la vitre, ça alors, ah ben zut alors... attendez voir, Monsieur le commissaire, je les avais mis dans le coffre, ouverture du coffre, ah ben rezut, y zy sont plus. Ouh, les méchants voleurs qui rôdent le samedi matin dans les forêts. Doute sur la ville ! Les familles se divisent, des couples se tournent le dos, on se remet à fumer. On suggère ici et là que s'il avait pris Frédéric Mitterand en otage lors de sa dernière visite, les méchants voleurs l'auraient laissé croupir dans le coffre. Alors bien sûr, avoir l'idée de se pointer au musée après ça, c'est sournois. Mais ça ne fait rien, allons-y, on verra bien. Il fait beau, le personnel prend le soleil, on me regarde arriver, l'air perplexe.
- Monsieur ?
- C'est ouvert ?
- Ouveeert ? Oui, évidement
- Un ticket, s'il vous plaît.
- Ouiiii, bien sûr. Huit euros, Monsieur. Commencez par le deuxième étage.
- Pourquoi ?
- C'est mieux.
Deuxième étage. Pas un chat. Deux gardiennes dont une me suit partout. Un vieil auvergnat en pantacourt qui leur déclame que des pays, il en a vu, mais "... comme la Corse, jamais !". - Eh oui, on sait... lui souffle celle qui ne me suit que des yeux. Des vierges à l'enfant, en veux-tu, en voilà. Des batailles comme s'il en pleuvait. Au premier étage, le joyau de la maison, L'homme au gant de Titien. Hélas pour lui, il porte une chemise blanche. Tac, on pense tout de suite à BHL. On a beau scruter le joyau, c'est BHL qu'on voit. C'est fou le nombre de princes italiens, anglais, allemands, espagnols... de grands officiers, d'archevêques et même de papes à chemise blanche voués à l'oubli à cause de celle de BHL. Il aurait été pris lui aussi en otage (L'homme au gant, pas BHL), il aurait eu une seconde vie. Mais il ne serait pas entré dans le coffre, aurait dit le preneur avant de se taire définitivement. Mais à côté du joyau, là, finie la rigolade. Léda (sur sa couche, vêtue de bijoux) et le Cygne (au long bec qui semble entrer dans la bouche de Léda, la queue et les ailes grandes ouvertes) de Véronèse. Accélération du pouls. La gardienne (qui avait pris le relais de la première) s'éclipse. Grand moment de solitude. Filons au rez-de-chausse comme disait ma grand-mère. Galerie Bonaparte. Tiens, voici Lucien Bonaparte. Assis au pied, d'un arbre, plongé dans un livre, au loin, on dit que c'est Madrid. Tout de suite, vu comme ça, on l'aime bien Lucien. Tandis que son frère Napoléon, en collant et col d'hermine, des lauriers dans les cheveux et couverts de bijoux et bagouzes, déjà on y croit moins. Sous des vitrines, des broches et des brosses, des bols, des petites cuillères (l'Auvergnat photographie une fibule), des rasoirs... et... et... une petite boîte à tabac ronde et ouverte. Et à l'intérieur du couvercle... Attention, les mots qui vont suivre présentent un message à caractère pornographique, avez-vous plus de dix-huit ans ? Oui ? Non ? Alors, écoutez-moi bien les "oui". Ça se passe sur un cheval au galop ! À dos de cheval, elle et lui ! Elle, elle est dessous, la longue jupe relevée. Lui, il est dessus, la braguette grande ouverte et la queue de cheval, je peux vous dire qu'il ne l'a pas sur la nuque. Ce qui, au vu de la situation générale, est la moindre des choses. La troisième gardienne collée à mes basques s'éloigne. Long soupir, je sors.
Une élue boit un café en terrasse face au musée, l'air pensif.