À Ajaccio - « Dire ce que l’on sent, non ce qu'il faudrait dire »

À Ajaccio, à la suite de l'annonce du non-renouvellement du contrat de Directrice de la Culture par la nouvelle équipe municipale, une pétition de soutien à Mme Nicoli a été lancée et une page facebook ouverte. Comme les auteurs du texte de la pétition et de la page FB ne veulent ni le signer ni s'engager visiblement dans ce soutien, je ne peux m'y associer.

À Ajaccio, à la suite de l'annonce du non-renouvellement du contrat de Directrice de la Culture par la nouvelle équipe municipale, une pétition de soutien à Mme Nicoli a été lancée et une page facebook ouverte. Comme les auteurs du texte de la pétition et de la page FB ne veulent ni le signer ni s'engager visiblement dans ce soutien, je ne peux m'y associer. Comme le disait Kurt Von Hammerstein (Général allemand anti-nazi): - "La peur n'est pas une vision du monde". Mon soutien au questionnement nécessaire sur cette situation d'aujourd'hui dans notre ville passe donc par le texte qui suit et qui n'a pas vocation de manifeste. Mais s'il pouvait contribuer un tant soit peu à créer du dialogue entre nous tous - toutes tendances politiques confondues - ça serait déjà pas mal.

« Speak what we feel, not what we ought to say »

« Dire ce que l’on sent, non ce qu’il faudrait dire »

William Shakespeare, avant-dernier vers du Roi Lear

« Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude »

Albert Camus

   Je ne sais comment (com)prendre ce qu’il se passe aujourd’hui à Ajaccio, mais j’éprouve en revanche le besoin de prendre très au sérieux ce qu’il s’y est passé depuis près de vingt ans, en matière de politique culturelle, et qui tient, pour moi, du miracle.

J’ai commencé à travailler à Ajaccio le 6 février 1999, soit un an pile après l’assassinat du préfet Claude Érignac. Le maire s’appelait M. Marc Marcangeli et le directeur de la Culture, nommé deux ans auparavant, M. Pierre Lungheretti.

En Corse, à cette époque, la violence engendrait la violence, le meurtre, le meurtre, et une très large partie de l’opinion publique se rassurait encore par des – « Tant qu’ils se tuent entre eux » ou « S’ils l’ont tué, c’est qu’il avait dû faire quelque chose ». Ce qui revenait in fine à adopter le point de vue des tueurs.

Comment a pu avoir lieu la naissance de ce qui relève pour moi d’un miracle ?

Pourquoi Marc Marcangeli a-t-il embauché Pierre Lungheretti comme directeur de la Culture et ouvert ainsi une voie royale à l’invention et à la mise en œuvre d’une politique culturelle de service public que la Corse n’avait encore jamais connue ?

Et pourquoi son successeur, M. Simon Renucci, a-t-il choisi de prolonger, surtout lors de son premier mandat (2001-008), cette politique culturelle en embauchant Mme Marie-Jeanne Nicoli après le départ de Pierre Lungheretti ?

Si nous ouvrons toutes les brochures des saisons culturelles d’Ajaccio depuis 1997, on ne peut être que saisis devant l’ampleur du travail réalisé. Le monde entier est venu chez nous et des dizaines de milliers d’ajacciennes et d’ajacciens de tous les âges et de toutes les classes sociales ont assisté à des centaines et des centaines de manifestations artistiques – théâtre, danse (classique, moderne, contemporaine), cinéma, musique (vedettes de la variété française et internationale, rock, jazz, pop, musiques du monde), cirque, marionnettes, conférences, débats, rencontres, expositions mémorables… et participé à des centaines d’actions artistiques dans tous les quartiers de la ville. Rappelons aussi que des artistes corses encouragés par Pierre Lungheretti et Marie-Jeanne Nicoli à travailler à Ajaccio et soutenus par conséquent par la Ville et la Collectivité Territoriale ont pu créer des œuvres qui ont voyagé partout en Corse, dans toute la France et dans de nombreux pays étrangers. Pour beaucoup de nos interlocuteurs, spectateurs et partenaires de par le monde, le cœur battant et bien vivant de la création contemporaine en Corse, c’était Ajaccio !

En même temps, nous savons bien, il ne faut pas se leurrer là-dessus, que tout cela est passé inaperçu pour une bonne part de la population. On a toujours entendu ici et là que « il se passait rien à Ajaccio, contrairement à Bastia » où il ne se passait pourtant pas grand-chose d’autre que le défilé de spectacles à têtes d’affiches relativement paresseux jusqu’à ce qu’un ministre de la Culture cornaqué par Pierre Lungheretti (alors en place au ministère) re-souffle l’idée de la création d’une scène nationale en réseau pour la Corse. Mais cela est une autre histoire.

Retour à Ajaccio.

Pourquoi Simon Renucci a-t-il cherché, lors de son second mandat (2008-014), à saper et fragiliser la politique culturelle de sa ville ?

Car on s’émeut aujourd’hui (et il y a de quoi) de la mesure prise par M. Laurent Marcangeli de se séparer de Marie-Jeanne Nicoli. Mais si nous ne revenons pas un peu en arrière, vers la fin du second mandat de Simon Renucci, si nous ne faisons pas l’effort de retrouver la saveur des couleuvres qu’on a dû avaler (programmation bis à l’Empire de spectacles « populaires vus à la télé » à 40 € la place, coupes vertigineuses dans le budget de la Culture…), si nous ne voyons pas les ruines (Kallisté, Poudrière), nous ne pourrons pas, avant de nous mettre à parler, énoncer comme Edgar, le fils légitime du Roi Lear, devant les cadavres amoncelés de la fin - « Speak what we feel, not what we ought to say / Dire ce que nous sentons, non ce qu’il faudrait dire ».

Or, s’il y a un engagement à avoir aujourd’hui à Ajaccio - ce dont on peut douter quand on voit que l’auteur du texte de la pétition n’ose même pas le signer et que le créateur de la page facebook « soutien de Marie-Jeanne Nicoli» se cache – ce n’est pas seulement dans une mobilisation partisane (nécessaire) qui pourrait advenir mais dans l’usage même du conditionnel que je dois employer pour dire qu’elle n’adviendra (probablement ? certainement ?) pas.

Autrement dit, il est fort possible aujourd’hui que dix huit années d’une politique culturelle municipale de service public absolument exemplaire soit réduite à néant et qu’il ne se passe… RIEN.

Comme n’adviendra pas non plus l’examen de ce qu’il a bien pu se passer pour qu’on en arrive là. Pourquoi ? Question d’argent ? L’argent dure encore un peu mais là aussi, ça sent le sapin. À l’acmé de périodes crises, c’est toujours pareil (l’an dernier, c’était après les coupes budgétaires insensées de la Collectivité), ça remue un peu, chacun sort un doigt mouillé de son bunker pour voir d’où vient le vent, chacun y va de sa petite chanson. Des questions sont pourtant parfois posées, vaguement politiques (le pognon), jamais artistiques, personne ne répond à personne et il ne reste plus aux élus du bocal (et re-distributeurs de subventions) qu’à entonner l’air de Papageno : - « Je sais poser des pièges / Je connais tous les sifflets / Voilà pourquoi je suis joyeux / Tous les oiseaux sont à moi. »

Puis au bout de quelques semaines, voire de quelques jours, on ne voit plus très bien de quoi on parle. On ne distingue plus vraiment ce qui distingue ce que l’on s’est dit de ce qui se dit partout. Dans les bars, les journaux et à la télé. On s’enfonce peu à peu dans une confusion plutôt agréable vers de tendres regrets et de nouveaux soucis d’argent. L’esprit, comme un muscle, se détend, on reprend confiance.

Les noms «Nicoli », «Marcangeli » (ou « Giacobbi » à d’autres occasions) ne sont plus que des sortes d’étendards qui semblent indiquer qu’il s’agirait de querelles de personnes et non plus de questions éminemment politiques qu’il faudrait pourtant avoir le courage de prendre à bras-le-corps et sans cagoule.

 « À qui veut parler avec sens, dit Héraclite, il faut s’appuyer sur ce qui est commun »

Pour continuer donc à réfléchir un tant soit peu à ce qui nous a été et nous est commun aujourd’hui à Ajaccio, c’est, après la chance que nous avons eue de 97 à 08, et - en paraphrasant Rosa Luxembourg, juste avant son assassinat - une succession d’humiliations et de défaites sur lesquelles nous ne pouvons pas fermer les yeux car nous pourrions (seconde et, peut-être, dernière chance) en tirer beaucoup de force et de lucidité.

La chance que nous avons eue, une chance, oui, étonnante (miracle), venait de loin. Conseil National de la Résistance, Jeanne Laurent, André Malraux, Michel Guy, Jack Lang. Chance que des gens d’une droite non libérale et d’une gauche encore ouverte et généreuse ont voulue pour eux, pour nous, dont nous avons donc hérité et que d’autres hommes de la gauche politicienne et de la droite ultra-libérale d’aujourd’hui cherchent à anéantir, d’abord l’air de rien, puis d’un grand coup de Church’s dans la fourmilière – et toutes les fourmis courent dans tous les sens, chacune essayant, tant bien que mal, de sauver ses miettes.

Nous sommes donc à la fois les héritiers d’une très haute idée de ce que peut être une politique culturelle de service public à l’échelle d’un pays et les fourmis paniquées venues d’une autre époque (sixties & seventies) : celles du football, du rock’n roll, des drogues, de la mauvaise humeur et des névroses et qui plus est, dans une région (pour la plupart d’entre nous) où la possibilité du meurtre pour régler toutes sortes de litiges et de conflits a pénétré presque tous les esprits.

Alors est-ce qu’il est dans les projets de M. Laurent Marcangeli d’anéantir dix-huit ans de politique culturelle dans sa ville où il a été brillamment élu à deux reprises en moins d’un an ?

Personnellement, j’en doute.

Comme disait mes grands-parents communistes de Bastia (Jules et Antoinette Casale, docker et ouvrière chez Casanis) – S’il est arrivé jusque là, c’est qu’il doit être intelligent.

Le 30 aôut dernier, j’étais tout près de lui lors de la commémoration de l’assassinat de Jean Nicoli, rue de Solférino à Ajaccio. Recueilli et digne, il n’a pas pu ne pas avoir connaissance un jour dans sa vie des derniers mots que Jean Nicoli a écrit à ses enfants et à ceux qui viendraient plus tard, juste avant d’être décapité sauvagement : – Ne pleurez pas, mes enfants. Je meurs heureux pour le Parti Communiste et pour la Corse.

Marie-Jeanne Nicoli, elle (sa petite-fille), a voué toute sa vie à la Corse.

Son talent, son intelligence et ses compétences professionnelles sont infiniment estimées dans toute la Corse et partout en France – j’en suis témoin.

Une des très grandes chances d’Ajaccio depuis près de vingt ans, c’est d’avoir eu à la tête de sa politique culturelle deux personnalités d’une trempe exceptionnelle.

Si je pouvais décrocher un instant de ce que j’essaie de dire pour m’adresser directement à M. Laurent Marcangeli, je lui dirais : - Monsieur le Député-Maire d’Ajaccio, vous savez ce que Marie-Jeanne Nicoli a réalisé depuis quarante ans en Corse et depuis douze à Ajaccio. Vous savez que vous êtes vous aussi l’héritier d’une politique culturelle exceptionnelle que votre oncle a rendu possible. « Speak what we feel ». Shakespeare dit « nous ». Pas un « nous » abstrait, mais chacun d’entre nous à Ajaccio – comme vous et moi, l’un en face de l’autre, invités à dire ce que nous sentons et non ce qu’il faudrait dire. Ce qui pourrait nous ramener à une communauté fraternelle que nous avons peut-être perdue de vue. N.C.

En hommage amical à Bernard Sobel (que l'on veut faire taire aujourd'hui) et Maria Casarès en leur inoubliable Roi Lear.

 

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