À Ajaccio, encore un mur

Jeudi dernier, un article du quotidien Corse-Matin a relaté une soirée de théâtre comique à Ajaccio. La pièce, "Drôle de couple" jouée par Bernard Farcy et Martin Lamotte, a "fait salle comble" et reçu un accueil triomphal. "Le public ne s'est pas levé. Mais il s'en est fallu d'un rien".
Jeudi dernier, un article du quotidien Corse-Matin a relaté une soirée de théâtre comique à Ajaccio. La pièce, "Drôle de couple" jouée par Bernard Farcy et Martin Lamotte, a "fait salle comble" et reçu un accueil triomphal. "Le public ne s'est pas levé. Mais il s'en est fallu d'un rien". Puisque je ne l'ai pas vue, je ne dirai bien sûr pas un mot de la pièce. Il se joue chaque soir en France des centaines de pièces de ce genre-là. Les gens qui les voient en sont plus ou moins contents. Tant mieux. Non, ce dont je voudrais parler, c'est de cet article de Corse-Matin qui nous dit aussi que "démonstration est faite. Les Ajacciens sortent. Quand on leur en donne l'occasion. Quand ils sont assurés d'assister à un spectacle de qualité". Et qui prolonge (je vais faire court) en remarquant que "les bobos de la route des Sanguinaires (entendre: les beaux quartiers) n'étaient pas majoritaires". Et que ces mêmes bobos "qui n'aiment la culture que lorsqu'elle est pédante et déprimante" auraient certainement snobé et "taxé Molière" (oui, Molière) "d'auteur de boulevard". Ce que je peux dire à la personne qui a écrit ça, c'est que je ne vis pas sur la route des Sanguinaires - je vis, plus ou moins bien, dans des logements que je loue depuis plus de trente ans (je ne possède rien) - mais j'écris, je joue, je mets en scène pour le théâtre (et je l'enseigne). Je ne pense pas qu'il y a un théâtre pour les méchants "bobos" (au fait qu'est-ce qu'un "bobo") et un théâtre pour les gentils pas bobos. Je sais qu'il y un très grand nombre de genres de théâtre, que chaque genre représente une somme plus ou moins importante de labeur et de sueur et j'estime qu'aujourd'hui chaque personne doit pouvoir y accéder le plus librement possible. C'est pour cela que je travaille et que je me bats comme des millions d'autres personnes au cours de notre histoire. Histoire de l'invention d'une politique culturelle française qui depuis près de cent ans a conduit des dizaines de millions de gens à découvrir et à apprécier tout ce qui s'est inventé et s'invente dans toutes les disciplines artistiques (et qui était depuis des siècles un domaine réservé à la noblesse et à la bourgeoisie). Donc, je ne peux que remercier (sans aucune ironie) Farcy et Lamotte d'avoir fait rire quelques centaines d'Ajacciens pendant deux heures. Mais je ne peux qu'avoir peur des propos tenus dans cet article - propos qui visent, à diviser, à dénigrer, à délier, à séparer, à faire se dresser les uns contre les autres les "eux" et les "nous", propos qui contribuent à ranimer ce qu'il y a de pire dans l'espèce humaine: la tentation de la haine. Par ma mère, femme de ménage, par mon père, docker à quinze ans sur les quais à Bastia avec son père, ses oncles et ses cousins, par mes grands-mères, bonne à tout faire et ouvrière chez Casanis, tous gens de peu, lumpenprolétariat de Bastia et de Madrid, j'ai reçu une éducation communiste. Si je suis encore communiste aujourd'hui, c'est (entre autres) pour un principe de fraternité qui peut nous conduire à créer du lien entre les hommes, à les relier (dimension religieuse, oui je sais - et alors ?). Je pense aux gens auprès desquels je travaille dans les quartiers des Cannes et des Salines à Ajaccio et que j'ai accompagné au théâtre - ou invité car beaucoup n'ont pas les 7 euros pour accéder au tarif préférentiel (au fait, quel était le prix pour voir "Drôle de couple"). Ils y ont vu des choses peut-être moins drôles (quoique) mais ils en sont ressortis bouleversés. Je pense aussi à tous ces gens qui ne vont jamais au théâtre et vers lesquels nous - artistes et acteurs culturels - ne cessons d'aller. Comédien et metteur en scène, j'ai joué et je joue dans de très beaux et bons théâtres dans toute la France. Mais pour ne parler que d'Ajaccio, j'ai joué dans des foyers d'immigrés, dans des centres d'accueil de jour, dans des hôpitaux, des maisons de retraite, en prison, à Castellucciu (hôpital psychiatrique)... Nous ne faisons rien d'exceptionnel. Nous faisons ce qu'il nous semble devoir faire pour tenter encore et toujours de réunir, de rassembler autour d'une scène, d'un livre, devant un écran, un tableau, une photographie... des gens que nous ne connaissons pas et dont, bien sûr, nous n'anticipons pas les goûts. Des gens venus de tous les milieux et des quatre coins de Corse et du monde. Alors, de grâce, cessons d'opposer « le théâtre où on rigole » et le « théâtre où on se prend la tête ». C'est mortifère, ça ne rime à rien et ça ne fait que dresser (ou renforcer) des murs contre lesquels nous risquons de cogner encore longtemps nos pauvres têtes.

 

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