Le 26 avril 1978 - jour d'une finale de Coupe d'Europe de football entre Bastia et Eindhoven - aurait dû être une grande journée pour le football français et pour la Corse. Depuis des mois, une bande de jeunes joueurs aux cheveux longs rassemblés autour d'une génération de joueurs corses exceptionnelle (Papi, Orlanducci, Franceschetti, De Zerbi, Marchioni...) et d'un entraîneur, Pierre Cahuzac, grand maître d'oeuvre des dix ans de gloire du Sporting (71/81), ont fait se couvrir les stades de France et d'Europe de mille millions de drapeaux corses. "L'enfer de Furiani" défie le "Chaudron" stéphanois. La saison 76/77 est inoubliable. Chaque équipe visiteuse repart avec un minimum de trois buts dans les valises. On caracole en tête de la ligue 1 au coude à coude avec le grand Saint-Étienne tombé de très peu lors de la finale européenne mythique de Glasgow contre le Bayern de Munich de Franz Beckenbauer (0-1). Et en 77/78, les grands d'Europe qui prennent le stade de Furiani pour un terrain d'échauffement s'effondrent non seulement sur l'île mais aussi chez eux. Le peuple de Corse, dont les débuts des luttes militaires et politiques des mouvements nationalistes vont aggraver les dissensions, communie dans un élan collectif fantastique. Le matin de ce 26 avril 1978, le ciel est aux couleurs du club et d’une ville en liesse : bleu azur et nuages blancs. Vers midi, le temps change. Mistral, gros nuages, trombes d’eau.Très vite, la vieille pelouse du vieux stade de Furiani se transforme en champ deboue. On réquisitionne des pompiers et des volontaires pour la sauver avec… des balais, des seaux et des sacs de sciure.Fin d’après-midi. Des milliers de spectateurs sont trempés et transis. On teste le terrain, il est impraticable. Mais on joue. 0 à 0. Quinze jours plus tard en Hollande, on raconte encore aujourd'hui que juste avant d'entrer en jeu une dispute violente éclate dans le vestiaire bleu, on en prend trois sans en mettre un et - Rideau ! Mais en cette fin de mois d'avril, Gilbert Trigano, alors propriétaire du club, avait invité son ami Jacques Tati à venir filmer la rencontre. Tati est venu et n'en a fait bien sûr qu'à sa tête. Il s'est promené dans tout Bastia du petit matin jusqu’au milieu de la nuit et a capté ce qu’il voyait. C'est son dernier film. Il meurt quatre ans plus tard. Grâce à Jean-Pierre Mattei, président fondateur de la cinémathèque de Corse et à Sophie Tatischeff (fille de Tati), on retrouve les bobines vingt ans après et on les monte. Forza Bastia ou l'île en fête. En moins de trente minutes, tout y est. Sans d'autres commentaires que le son produit par les images. Jacques Tati a filmé le grand désenchantement que fut finalement cette folle journée bastiaise comme Cézanne disait vouloir peindre et a peint: "... par tous les côtés en même temps". Lever du jour, premiers drapeaux brandis sur les façades, sur un clocher, par des enfants, des vieillards, par des grappes de gens sur des toits de voitures, terrasses des cafés, rues grouillantes, estrades foraines, musiques partout, trains, autocars, embouteillages, explosions de pétards, jour de fête évidemment, c'est paisible, joyeux, fragile. Puis on y voit le ciel se couvrir, le vent se lever et la tempête déferler. On y patauge tout l'après-midi avec la foule entassée autour du champ de boue et avec les officiels qui vont et viennent pour en mesurer la profondeur des flaques. La rencontre est surtout montrée côté tribunes. Regards écarquillés, mines défaites, encouragements de plus en plus vains, c'est fini, dernier plan du jour pour Claude Papi qui rentre au vestiaire d'un bon pas, les bas sur les chevilles, le nez dans la boue, pensif.
J'étais à Bastia ce jour-là, dans les rues et dans le stade dès midi, j'avais dix-sept ans. Je n'ai jamais rien vu de mieux sur la Corse. Et nous le devons à un immense cinéaste et artiste de music-hall, à un très grand clown.