Heureux comme un Arabe en Corse

Arabes déracinés ! Arabes errants ! Arabes imparfaits ! Arabes affranchis et que la liberté effraie ! Arabes de gouttières, de bords de trottoirs, de caves à sommeil et voués à nos poubelles ! Arabes tourmentés ! Arabes désenchantés ! Arabes que le futur effraie ! Arabes qui prêtez parfois l’oreille aux paroles admirables (patrie, couleurs du drapeau, guerres, Dieu, épouses, amour du terroir, étude des classiques… etc…) par lesquelles nous prenons congé de vous !

Arabes déracinés ! Arabes errants ! Arabes imparfaits ! Arabes affranchis et que la liberté effraie ! Arabes de gouttières, de bords de trottoirs, de caves à sommeil et voués à nos poubelles ! Arabes tourmentés ! Arabes désenchantés ! Arabes que le futur effraie ! Arabes qui prêtez parfois l’oreille aux paroles admirables (patrie, couleurs du drapeau, guerres, Dieu, épouses, amour du terroir, étude des classiques… etc…) par lesquelles nous prenons congé de vous ! Arabes qui nous offrez chaque jour le lent, paisible et solennel déclin de votre Histoire – crépuscule sublime qui rend possible un immense et fluvial concours de contributions littéraires, philosophiques, sociologiques, anthropologiques e tutti quanti ! Arabes en proie au doute de vos identités (et autres fantasmes) ! Arabes qui affermissez notre maîtrise des langues étrangères, notre rigueur dans le choix de nos vins, de nos fromages, de nos mortadelles et notre prédilection nerveuse pour des peintures bizarres et des architectures pleines d’ingéniosité ! Arabes dont les ancêtres se battaient en mer par pur délice chromatique (à une époque où Charlemagne ne connaissait pas l’or et que son peuple mangeait dans des écuelles de bois, vivait dans des cabanes et parlait un latin épouvantablement dégradé) ! Arabes qui avancez masqués parmi des foules de filles et de femmes fières, secrètes et fuyantes, de doctes, d’artistes et de saints ! Arabes invisibles dont la douceur des gestes et des regards n’effaroucheraient pas même un papillon ! Arabes qui doutez d’un ciel de jeunes vierges vêtues de tuniques légères et portant dans leurs bras nus fioles, corbeilles et coupes et qui vous conduiront à quelque bain splendide au son lascif d’un psaltérion ! Arabes oubliés qu’une simple odeur d’encens rappelle ! Arabes dont les poètes ont chanté la bataille de Lépante en délicats effets de couleur qui se fanaient dans une rare élégance de lumière ! Arabes fragilisés de tous pays, sachez qu’il existe aujourd’hui pour vous sur la Terre, un espace accueillant, une grande ombre immobile et rassurante. Beaucoup d’entre vous s'y trouvent déjà. Leurs corps et leurs voix, rompus à toutes les finesses de la soumission, y sont à peine visibles et intelligibles. Vous n’y entendrez d'eux qu’un long murmure de paroles ténues et subtiles, exsangues et languides, qui, au fil des ans, s’est réduit à un bruissement, une sorte de froissement de soie. Vos espaces de vie, de travail et d’oisiveté y sont clairement délimités. Bon nombre d’habitants qui prétendent y vivre depuis presque toujours vous diront qui vous êtes et ce que pourrez y faire dans tous les domaines – emploi, économie, social, loisirs, amour, sexualité… etc… - c’est-à-dire pas grand-chose. Bien que férocement niés dans votre humanité, vous y serez donc clairement identifiés en tant qu’Arabe et donc débarrassés de questions potentiellement angoissantes. Mais il est néanmoins possible que quelques-uns d’entre eux cherchent à se démarquer de cette atmosphère de five o’clock en apprenant à leurs enfants quelques rimes ou refrains dans votre langue à l’occasion d’un goûter ou d’une kermesse scolaire. S’ensuivront probablement d’innombrables palabres dans desquelles vous n’apparaitrez plus que comme une simple cause de disputes, de violences et comme l’expression d’un malaise – mais lequel, là est la question.

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