Ne pas jouer au football le 5 mai ?

 On s’en souvient peut-être. Le 5 mai 1992, à quelques minutes du coup d’envoi de la demi-finale de Coupe de France de football Bastia-Marseille à Furiani, une tribune s’effondre. Dix-huit morts, deux-mille trois cent cinquante sept blessés. Un « collectif des victimes » de cette catastrophe, soutenu par des milliers de gens et par toute la classe politique corse, milite pour que le 5 mai soit une journée sans football. « Vingt ans après, droit de mémoire et recueillement sont plus que jamais nécessaires, à l’égard des victimes de la catastrophe et de leurs familles », peut-on souvent lire depuis trois ans. Toutes les décisions prises à la légère pour la construction de cette tribune avaient été mises rapidement à jour par l’enquête, les responsables clairement identifiés et mis en examen. Les deux procès - Première Instance (1994), puis Appel (1995) - ont conduit à la condamnation de huit personnes et à la relaxe de quatre autres. J’étais devant ma télé le 5 mai 1992 et j’ai passé une grande partie de cette soirée à téléphoner chez moi à Bastia pour savoir qui nous avions au stade. Je me souviens aussi de l’été 1992 - de tous les éclopés (béquilles, minerves, plâtres…), qu’on voyait en ville, dans les villages, d’une famille proche endeuillée par la perte d’un enfant et d’une autre, bouleversée par le retour à la maison d’une jeune fille paraplégique. Ne pas s’en souvenir est impossible. Mais – et c’est une question sans aucune ironie, évidemment – que veut-on commémorer au juste quand on parle d’instituer ce jour du 5 mai au point d’en faire une journée nationale sans football ? Ça ne peut tout de même pas être que « pour se souvenir des victimes ». Pour cela, nous n’avons pas besoin que des gamins du Havre, de Toulouse, de Brest ou de Grenoble s’abstiennent de jouer au foot un jour par an. Et si cela se faisait, tiens, par exemple, qu’est-ce qu’on pourrait leur en dire ?  Leur en raconter ? Car s’il y a « commémoration », « devoir de mémoire », il doit y avoir, certes « recueillement » mais aussi devoir de réfléchir, de transmettre. Que pouvons-nous donc faire d’autre que s’émouvoir ensemble ? Que pouvons-nous inventer pour que ceux qui sont morts, ceux qui ont souffert et ceux qui militent, transmettent aux vivants et à ceux qui viendront, non des histoires de Deuil, de Fatalité, de Malheur et de Mort mais des possibilités de réfléchir à partir et avec ce qu’il s’est passé – non pas des larmes, mais des outils ?

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