Aujourd'hui, 18 avril 2011, Antoinette Casale, ma grand-mère, aurait eu 97 ans. Le dernier souvenir que j'ai d'elle, c'était un dimanche matin d'élections à Bastia, elle était hors d'elle. Habillée et coiffée depuis huit heures du matin, elle tournait en rond (de son salon à l'entrée de son H.L.M), en attendant qu'un jeune du Parti (communiste) vienne la chercher pour l'accompagner en voiture jusqu'au bureau de vote. Je lui avais suggéré qu'il avait peut-être d'autres vieilles et vieux camarades à accompagner. - "Ici !? avait-elle à moitié crié. Sò tutti lucchisacci e sardignoli / Ce sont tous des sales Italiens et des Sardes". Ce qui signifiait pour elle (dont les parents étaient italiens mais communistes), Ce sont tous des fascistes. "Un' ci sò più i cummunisiti quì / Il n'y en a plus des communistes ici. Tutt'a ghjurnata davant'a television ! Cos'hanna vuta !? Vuteranu per Le Pen ! Quì, sò tutti per Le Pen e per i naziunalisti, i nostri, vogliu dì. Ma sò tutti gli stessi. C'est la même maladie !!! Toute la journée devant la télévision ! Qu'est-ce qu'ils vont voter !? Ici (dans sa cité HLM) ils sont tous pour Le Pen et pour les nationalistes, je veux dire, les nôtres. Mais ce sont tous les mêmes.
Elle s'en est allée en janvier 2004, j'étais très loin de Bastia. L'instant de sa mort, pour elle qui vivait entourée de nombreuses photographies de ses morts (parents, mari, frère, soeur, enfants) et de quelques vivants, je l'avais un jour imaginé ainsi, parlant à ses portraits.
(Au portrait de sa mère)A mo vechjetta.
( À celui de son père)U mo vechju.
Aghju dettu u mo vechju, ma tù ùn’ sì mai statu vechju, è un si mai statu ghjovanu.
De orte, pè esse ghjovanu, pè sapè un’pò cos’hè a ghjuventù, bisogna a esse vechju.
È tutti sti allemands, saranu morti anch’elli avà.
(Portrait de son mari) O Jules tù si partutu luntanu di a ghjuventù è di a vechjaia, cumo to figliolu, u mo povaru Antoine (portrait de son fils). Ti mettu quì, Antoine, accant’u to babbu. Listessa faccia, babbu è figliolu, cinquanta sette è cinquanta dui anni.
È a mo figliola (portrait de sa fille) Paule, a mo cinina, quaranta dui anni, cusì bella, ùn pare micca vera.
Sai Paule, chè ind’u celu un’ c’hè nimu, l’aghjù sempre pinsatu, ma avà hè u mumentu per mè di dirla - O Signore, ma induve site.
Mi sò furzata tutta a mo vita, da poi u mo primu mortu, papa, pè parlà un’pocu, a notte, quand’eru troppu sola, cun cherchi d’unu ch’un pudìa vede, ma chi mi ascultava in cherchi locu, ùn la sò induve,ma aghju parlatu listessu, è oghje eccu.
U mo fratellu Natale (portrait de son frère). Tù, si partutu vivu è si rivenutu mortu cum’è parechji quì è perchè.
Di a to vita ùn’aghju saputu chè u peghju, ma dentr’umo core, si sempre statu u zitellu ch’aghju amatu cum’una scema, iè, una scema,dicìa di mè Cesira, a nostra surella. (Portrait de sa soeur) Ti mettu quì Cesì, accant’a u nostru fratellu chi si chjamava Natale cum’u to figliolu, u picculu Natale, mortu ellu a tredec’anni pè avè ghjucat’a risa una bomba truvata nant’a piaghja.
È tutte ste camisge negre di lucchesi.
Anch’elli sò morti avà.
(Portraits de ses vivants) È i vivi, i mo figliulini.
Ùn’ la sò cum’a da finisce a storia di mo figliulini ,ma si u peghju accade sempre - è ghjè spessu accadutu ind’a mo vita - speru chi sta notte cherchi d’unu mi ha ascultata è cusì, forse ellu solu sarà chè simu stati vivi.
Elle se ferme les yeux.
***
- Ma petite vieille.
Mon petit vieux.
J'ai dit, Mon vieux,mais tu n'as jamais été vieux et tu n'as jamais été jeune.
Parfois, pour être jeune, pour savoir un peu ce qu'est la jeunesse, il faut être vieux.
Et tous ces Allemands,ils doivent être morts maintenant.
Ô Jules, toi tu es parti loin de ta jeunesse et de ta vieillesse, comme ton fils, mon pauvre Antoine.
Je te mets ici,Antoine, près de ton père. Même visage, père et fils, cinquante-sept et cinquante-deux ans.
Et ma fille, Paule, ma petite chérie, quarante-deux ans, si belle, ça ne semble pas vrai.
Tu sais, Paule, que dans le ciel, il n'y a personne, je l'ai toujours pensé, mais maintenant, c'est le moment pour moi de le dire. Seigneur, mais où êtes-vous ?Je me suis efforcée toute ma vie depuis mon premier mort, papa, pour parler un peu la nuit quand je me sentais seule, avec quelqu'un que je ne pouvais pas voir mais qui m'écoutait quelque part. Je ne sais pas où, mais j'ai quand même parlé et aujourd'hui,voilà.
Mon frère Noël. Toi,tu es parti vivant et tu revenu mort. Comme beaucoup ici et pourquoi.
De ta vie, je n'ai su que le pire. Mais dans mon cœur, tu as toujours été l'enfant que j'ai aimé comme une folle.. Oui, une folle, disait de moi Césarine, notre sœur. Je te mets ici, Césarine, à côté de notre frère qui s'appelait Noël comme ton fils,le petit Noël, mort à treize ans pour avoir joué avec une bombe trouvée sur la plage.
Et toutes ces chemises noires d'Italiens.
Eux aussi, ils sont morts maintenant.
Et les vivants, mes petits-enfants.
Je ne sais pas comment va se terminer l'histoire de mes petits-enfants mais si le pire arrive toujours– et il est souvent arrivé dans ma vie – j'espère que cette nuit quelqu'un m'aécouté et qu'ainsi, il sera peut-être le seul à savoir que nous avons vécu.