En Corse, la peur change de camp

Il ne fait presque aucun doute que toutes les conditions sont réunies aujourd’hui en Corse pour déclencher le pire. Nous sommes pauvres, nous sommes tristes, nous sommes divisés (je ne suis pas le seul sur l’île à avoir honte) et nous avons peur. Et comme le disait le grand général allemand anti-nazi, Kurt Von Hammerstein : « la peur n’est pas une bonne vision du monde ».

Un jour en 2007, je photographiais les façades de la rue où je suis né à Bastia, la rue Droite, quand des jeunes arabes qui fumaient tranquillement un joint en bas de l’escalier de l’église Saint-Charles m’ont interpellé pour me demander (un peu sèchement) ce que je faisais et si j’étais «de la police». Je leur ai répondu (sur le même ton) que je travaillais au décor de ma pièce de théâtre Forza Bastia dont l’action se déroule souvent dans cette rue en leur précisant que j’y étais né en 1960. Ce à quoi, ils m‘ont aussitôt annoncé presque fièrement – Nous aussi, on est nés là.

J’ai donc beau me sentir toujours un peu chez moi dans la rue Droite, comme beaucoup d’amis de mon enfance, de mes parents et de mes grands-parents, des gens d’une autre communauté que la mienne, issus d’autres histoires que les nôtres (qui se ressemblent beaucoup), s’y sentent chez eux tout autant que moi. Et cette découverte m’avait fait et me fait encore très plaisir.

L’hiver dernier, j’ai vu In Jackson Eights le dernier film de Fréderick Wiseman, 86 ans (considéré par beaucoup comme un des plus grands cinéastes américains). Jackson Eights est un quartier de Queens à New-York où l’on parle cent quatre vingt sept langues. J’y suis allé en mai dernier. Le long de l’artère principale, pas si longue (de Toga à la Place d’Armes, pour les Bastiais), il y a des centaines et des centaines de commerces, on y entend en effet des dizaines de langues différentes et on y trouve mille millions de produits venus du monde entier. Le film montre que tout le monde cherche à y vivre (et y vit) en paix et le taux de délinquance n’y est pas plus important que dans beaucoup de zones plus huppées de Manhattan. MON rêve. Je sais bien que cette société idéale a pour origine l’extermination des Indiens d’Amérique et je ne souhaite évidemment pas un tel malheur pour la Corse, mais la Corse et le monde dont nous rêvions, adolescents, nous enfants du lumpen prolétariat bastiais des sixties, ce n’était pas une terre où l’on cherche à définir qui ON est et qui ILS sont. Sans me sentir encore très vieux, je suis presque gêné d’avoir à rappeler que dans les années ’70 à Bastia, on vibrait aussi fort aux concerts de Canta, des Muvrini (au début c’était mieux), d’A Filetta (ça a toujours été bien)… qu’à ceux que l’on partait voir sur le continent – Stones, Led Zeppelin, Patti Smith, Ray Charles, Féla Kuti, Santana, Iggy Pop, Bowie, tout le rock français, européen, on découvrait les musiques noires, arabes, indiennes, le free jazz… et aux soirées totalement déjantées du Castel à Folelli où l’on dansait sur les murs, totalement euphorisés par l’alcool et par toutes les drogues de l’époque (plus dure a été la chute pour beaucoup, mais bon, la fureur de vivre, c’est aussi du vivant). Hors de Corse, on se disait « Corse » et en Corse, on parlait souvent corse à la maison, parfois entre nous, mais voilà, on n’aurait jamais pu se définir uniquement par ça. Les jeunes arabes de la rue droite d’aujourd’hui sont des jeunes corses d’origine maghrébine comme j’y ai été, moi, un jeune corse d’origine italienne et espagnole.

La bagarre géante de Sisco du 13 août dernier peut être aussi vue comme une bagarre entre jeunes de Lupino (donc de Bastia) et gens de Sisco, entre urbains et ruraux, entre jeunes et vieux… Ça vaudrait le coup (non ?) de fouiller un peu, de décortiquer, d’aller sur place maintenant, ne serait-ce par exemple que pour constater qu’il ne s’est strictement rien passé sur la plage de Sisco. Que tout s’est passé dans la toute petite crique, après la plage de Sisco, quand on vient de Bastia. Cette crique, elle mesure trente pas de long. Je m’y suis baigné plus d’une fois et quand on commence à bien s’y amuser, même avec une petite bande de copains et de copines, on y est vite envahissant. Je ne comprends donc pas la phrase «une famille de maghrébins a voulu privatiser la plage de Sisco». A propos d’arabes, des ratonnades en Corse, j’en ai toujours vu et j’en ai toujours eu honte. Mais ce qui me vient d’abord à l’esprit quand je pense à celles d’autrefois, c’est que les arabes avaient peur. Ceux qui en étaient victimes étaient, si je me souviens bien, ce qu’on appellerait aujourd’hui des primo-arrivants. Arrivés depuis peu. Ils comprenaient et intégraient rapidement ce qu’il leur était permis de faire, là où il leur était permis d’aller… etc… («lois» voyous non écrites). Les jeunes arabes d’aujourd’hui sont leurs enfants, leurs petits-enfants, nés et grandis souvent en Corse.

Depuis quelques années, j’ai souvent travaillé dans les quartiers des Cannes et des Salines à Ajaccio. J’y ai rencontré des gens venus des cinq continents. Des hommes et des femmes que l’on n’entend jamais. J’y ai découvert que la très grande richesse de ces quartiers était une sorte de patrimoine immatériel - les récits de leurs vies, un trésor précieux, très fragile qui nous décille, nous ouvre au monde et nous enseigne ce que nous sommes. En Corse, ils sont chez eux, qu’on le veuille ou non. Et au vu de ce qu’il s’est passé l’hiver dernier à Ajaccio (caillassage d’un camion de pompiers, manifestations racistes et destructions de mosquées) et cet été, à Sisco, on pourrait dire aussi, si l’on s’amuse à ce petit jeu guerrier qui consiste à définir des camps, qu’en Corse, la peur change de camp. Mais de quoi avons-nous – avez-vous  peur ? Que deux trois bandes de losers sociopathes qui traînent entre le Moyen-Orient et leurs trous en France fassent un crochet par la Corse ? Que deux ou trois puceaux qui passent leurs journées sur internet en rêvant de jeunes vierges au-delà des nuages passent à l’acte en bas de chez vous ? Et que la Corse ne s’en relève pas ? Vous plaisantez ? En Corse, nous venons de nous entretuer pendant quarante ans, les dégâts sont considérables, dans les faits et dans les esprits, mais enfin, nous sommes encore bien vivants. Que l’Europe ne s’en relève pas ? Là aussi, on plaisante ? Vous pensez qu’un territoire où l’on a assassiné quatre vingt millions de personnes en trente ans – de 1914 à 1945 – et où l’on vit en paix et de mieux en mieux depuis soixante-dix ans, ne se relèvera pas de la haine que lui portent une infime minorité de ses habitants ? Hier sur une plage de Nice, tandis que des gendarmes verbalisaient une jeune femme parce qu’elle était habillée d’une blouse et d’un voile sur ses cheveux (je rêve ?), des badauds lui ont gueulé de rentrer chez elle. Visages haineux, dégueulis d’ivrognes. C’est ce que l’on a vu et entendu à Ajaccio, à Sisco, à Prunelli-di-Fiumorbu (où l’on a eu peur que des enfants chantent un couplet de Imagine – John Lennon – en arabe) et que l’on entend, de plus en plus décomplexé aujourd’hui (rappelons-nous qu’un ministre du gouvernement Sarkozy a été condamné pour injure raciale, Brice Hortefeux). Nous sommes la risée du monde entier.

C’est cela que nous voulons en Corse ? Ressembler à ça, interdire à de jeunes femmes corses de nager habillées et faire se plier de rire la planète entière ? Il me semble pourtant que nous sommes très dignement représentés par nos élus. On peut ne pas être d’accord sur certains points. Discuter, débattre des notions de valeurs, d’identité, des questions de justice sociale… etc… mais enfin, de Gilles Siméoni à Dominique Bucchini en passant par Laurent Marcangeli et d’autres (en dehors des élus du Front National), les réactions sont magnifiques. Après tout, on a eu beau vivre dans un climat de criminalité exceptionnel depuis des années, parfois même adopter le point de vue des tueurs – «S’ils l’ont tué(é), c’est qu’il (elle) avait dû faire quelque chose» - nous avons quand même d’autres ressources, non ? Je ne suis pas non plus en train de dire que nos facultés d’amour pourront endiguer la haine. Je ne suis ni catholique, ni baba cool. L’amour ne peut rien contre la haine. Comme le dit Robert Mac Liam Wilson (écrivain de Belfast) – «La haine, ça vous fait boire cul sec un océan». Il ne fait presque aucun doute que toutes les conditions sont réunies aujourd’hui en Corse pour déclencher le pire. Nous sommes pauvres, nous sommes tristes, nous sommes divisés (je ne suis pas le seul sur l’île à avoir honte) et nous avons peur. Et comme le disait le grand général allemand anti-nazi, Kurt Von Hammerstein – La peur n’est pas une bonne vision du monde.

 

Noël Casale

Bastia, 26 août 2016

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