Rome dans cent ans

   Quelle sera la Rome du XXI siècle se demandait-on vendredi dernier dans l’auditorium bondé du MAXXI, the place to be in Roma pour l’art contemporain et autres futilités. Épais tiramisù d’une architecte dont je n’arrive jamais à me souvenir du nom correctement, mais nettement moins digeste que ceux qu’on avale les lendemains de cuite avant d’aller suivre, dans un bar du Testaccio ou de Pigneto, les exploits de Francesco Totti, mon idole (avec John Wayne, The Moz et Paola Donzella).

Sur scène, assis sur de confortables fauteuils de cuir (mais pas trop), le responsable du programme d’architecture et d’urbanisme de la ville pour les dix ans à venir et Marco Lodoli, fameux écrivain romain qui voit sa cité natale et aimée comme nul autre Romain. Entre les deux, une jolie fille qui, computer sur les cuisses (mini-jupe, collants noirs, escarpins Gucci), prend des notes en lançant parfois des regards de jolie fille concentrée vers la salle. L’exposé du responsable est très agréable, presque amusant, souvent instructif. Le ton est celui du manager à barbe poivre à peine salée qui aime les choses bien faites. Art de susurrer les hypothèses les plus déroutantes, de tisser des trames vertueuses et virtuoses pour présenter des projets vieux d’un siècle ou deux qui ne se feront jamais et de se résoudre aimablement à donner la parole au public légèrement perturbé par l’odeur d’un clochard qui, une fois descendu l’escalier central, a pointé un doigt vengeur vers la scène sans un mot, avant d’aller s’asseoir au premier rang, parmi les meilleurs architectes de la ville - foulards de soie, lunettes d’écaille, chemises à la fois sobres et colorées. Au premier petit papotage qui s’ensuit dans les rangs des architectes, on pense à ce que devaient être les réunions de citoyens à l’ère des grandes glaciations au sujet de la réforme de l’habitat – grottes ou cavernes. On les imagine rassemblés bien au chaud sous les longs poils d’un mammouth autour d’un responsable qui demande – Quel temps fait-il ? On lui répond – Froid ! Avant de rejoindre, désabusé, ses six femmes et trente enfants grelottant dans une éternelle tombée du jour. C’est au moment de passer la parole au public des rangs suivants que cette pensée nous quitte. Car il s’agit là - ça se sent tout de suite - d’un auditoire hanté par les fantômes de toutes les promesses non tenues depuis au moins l’époque (ô combien angoissante) où une bien étrange religion monothéiste venue du Moyen-Orient a pénétré ici les cœurs  et les esprits (circa 300 ap. J.C.). Le premier commentaire relativement maîtrisé d’une habitante de Garbatella au sujet du tri sélectif peu observé par les riverains ne suscite que quelques murmures contradictoires. Le second, c’est pour l’état déplorable des routes pour entrer et sortir de Rome. Hilarité retenue et respectueuse de la salle. Lodoli dit que là où il y a des bibliothèques, les gens se sentent mieux. Un architecte lui répond qu’on lui demande depuis quarante ans de construire des bibliothèques, des centres sociaux et culturels, parfois même des églises et son rire jaune contamine ses collègues. Lodoli monte à la volée et enchaîne coups droits, revers, smashes… rêve d’une architecture «aimable, chaleureuse, sympathique »… la salle rit, gronde et rit, un monsieur se lâche sur la nouvelle gare de Tiburtina, affirme qu’une ses amies, kiosquière à mi-temps, y est en proie à une violente dépression. Reprise de parole du responsable. Chiffres, statistiques, résultats de sondages, d’enquêtes rigoureuses et, tout d’un coup, ça lui sort – une devinette ! Quel est l’endroit où les gens disent se sentir le mieux ? Eh bien, Signore e Signori, c’est leur chambre ! Et, et, et… Le saviez-vous… Votre chambre à coucher est pourtant l’endroit du monde où la densité d’habitant au mètre carré est la plus forte. Mais c’est trop tard, nous ne reviendrons plus vers une discussion feutrée et somnolente. Lodoli file chercher ses enfants à l’école et à la demi-question d’une habitante qui réclamait le micro avec véhémence, le responsable tente de reprendre le contrôle de la salle - Sentiamoci bene, non siamo quì per risolvere i problemi di domani mattina … / Entendons-nous bien, nous ne sommes pas là pour résoudre les problèmes de demain matin - E allora, perchè siamo quà ? Et alors, on est là pourquoi ? harangue la dame - Siamo quì per parlare della Roma di domani, di questo secolo e di l’altro dopo… Non per litigarsi a proposito… / On est ici pour parler de la Rome de demain, de ce siècle et du suivant… Pas pour se dsiputer à propos de… (il cherche son chemin) – Et la dame : - E chi me ne frego Io del prossimo secolo ! Da quì cent’anni noi tutti che stiamo quà adesso, saremmo tutti morti… / Et qu’est-ce que j’en ai à faire moi du siècle prochain ! D’ici cent ans, tous autant qu’on est là, on sera tous morts. Un jeune asiatique chargé de pousser le fauteuil d’une dame d’un autre âge endormie lui remonte sa couverture et l’emmène. Des gens chahutent en s’en allant, on déplore la faiblesse du Turismo congressuale (tourisme de congrès)… Vingt-deuxième position de Rome en Europe, la première, c’est Vienne – Alors qu’à Vienne, ajoute quelqu’un, il n’y a rien à voir… On pouffe, on pérore, on pépie et de quolibets en fous rires, la petite foule semble manifester une inadaptation incurable aux prophéties urbaines les plus élémentaires. Tout reste donc possible, à condition de ne pas s’entêter, d’avoir un peu de bon sens, de savoir vivre et après quelques tapes sur les épaules, on dirait que ce joyeux charivari va se transformer en une grande tablée de vieux camarades. N.C.

 

 

 

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