Rome, le jour des gnocchis

   Aujourd’hui jeudi, c’est le jour des Gnocchis. Ridi, ridi che mama ha fatto i gnocchi / Ris, ris, maman a fait les gnocchis. C’est ce qu’on dit ici aux enfants quand ils sont pris d’un fou rire. Et ici, c’est donc le jeudi, selon le calendrier de la cuisine traditionnelle romaine, qu’on les mange – alla Romana. L’écrivain Marco Lodoli prétend que les meilleurs de Rome (donc du monde), c’est chez Domenico, dans le quartier de Pigneto. Via Attilio Zucagni Orlandini. Mais comme cette rue est difficile à trouver, je vous conseille de prendre plutôt Via del Pigneto à partir de Via Acqua Bullicante et en cinq minutes, vous tomberez sur une toute petite place en étoile sur d’autres rues et c’est là, sur la gauche. Comme pour à peu près tout, je ne sais pas comment parler directement de la chose en question, ce que je peux dire à propos de la première fois que j’ai goûté ces gnocchis, c’est qu’en sortant de table deux heures plus tard, le seul mot que j’ai pu prononcer, c’était – Réconcilié. Se voir servir ces larges assiettes de gnocchis relevés du jus de côtelettes de veau par des gens qui ont vu Pasolini les manger et tourner Accatone devant leur porte, entouré par d’autres – artisans, travailleurs, jeunes et vieux du quartier… - qui rient de choses et d’autres, souvent même se moquent (sauf de Francesco Totti)… c’est une expérience incomparable, un moyen comme aucun autre de se réconcilier (avec je ne sais pas trop quoi d’ailleurs mais c’est tout ce que je peux dire). Cette première fois, Domenico avait reçu du veau de Lombardie. Après les gnocchis, ça faisait beaucoup, mais allez pour le veau et pour un petit pichet de Montepulciano. Chez Domenico ne figure dans aucun guide (j’ai vérifié). C’est vraiment étonnant d’ailleurs, les guides de voyage. Surtout ceux qui prétendent nous faire découvrir la vraie Rome, le vrai Naples… Ça ne sert à rien et tout le monde en achète. Enfin, bref. Un poète oublié, Gennaro Quaranta, avait composé une ode au maccaroni (Maccheronata) pour répondre à un poète d’une toute autre pointure mort d’humeur noire à trente-sept ans, Giacomo Leopardi,  qui avait raillé la passion des Napolitains pour les macaronis. Extrait. Ma se tu avessi amato i Maccheni più de’ libri che fanno l’umor negro / non avresti patito aspri malanni… E vivendo tra i pingui bontemponi / giunto saresti, rubicondo e allegro, forse fino ai novanta od ai cent’anni… / Mais si tu avais aimé un peu plus les macaronis et un peu moins les livres qui font l’humeur noire / Tu aurais évité l’aigreur du malheur… et en vivant de généreuses bombances / Rubicond et allègre, tu aurais peut-être atteint quatre-vingt dix ou cent ans. Cela lu, on peut remplacer Maccheni par Gnocchis et méditer un instant si on en a encore le temps avant de boire son caffè et de filer pour passer à table, tout à l’heure, chez Domenico. N.C.

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