Une journée en Toscane

   Que dire après un voyage Rome-Sienne dans un train bondé d’étudiants chinois sous des ciels d’hiver, pluies torrentielles, orages, éclairs, plaines et collines trempées de brume, trouées de bleu, jardins givrés, puis de nouveau la pluie et des vents froids, tourbillons d’air et d’eau, usines et gares à l’abandon, une arrivée en gare de l’illustrissime cité médiévale sous un ciel bas et blanc qui nous promet une neige dont les premiers flocons papillonnent sur la route qui nous conduit à la Villa Geggiano, une de ces très anciennes demeures que l’on ne voit qu’en rêves enguirlandés d’azur, de vignes, de cyprès et d’oliviers et où nous attend un déjeuner simple et délicieux en compagnie de gens dont les ancêtres ont posé la première pierre de ce Palazzo au début du 14è et les dernières après que le pape Pie VI (1717-1799) eût déclaré y avoir « merveilleusement dormi », voici maintenant la neige, un sosie d’Éric Rohmer (dernière époque) et une comtesse vénitienne visitent les lieux afin d’y guider un groupe de « belges bien éduqués » l’été prochain, tout devient blanc, le jardin à la française, celui à l’anglaise, les potagers, les vergers, le théâtre de verdure, les statues, les bronzes, les cèdres, les pins… Il neige dru, le paysage s’efface, on déguste un de ces vins maison et de ces mets de la mer que le Signore Andrea Bandinelli, l’homme heureux qui me reçoit, sert dans son restaurant de Londres, sa maman et son épouse sont réellement charmantes, son fils n’aurait qu’à dire très simplement le rôle d’Hamlet pour être Hamlet, tandis que l’on nous sert et nous dessert discrètement, on parle du grand-père, Ranuccio Bianchi Bandinelli (1900-1975), le très grand professeur italien d’art antique et d’archéologie pour lequel je suis là, car il a témoigné il y a fort longtemps de cette semaine de mai 1938 durant laquelle (bien que déjà fiché comme antifasciste), il a dû accompagner Hitler et Mussolini dans les musées et les monuments de Rome et de Florence, on parle de Londres - de ces riches Londoniens qui déjeunent tard le dimanche en famille et contraignent ainsi Andrea à devoir créer un « menu children » - puis des expositions parisiennes – Niki de Saint-Phalle, Sade, Winogrand – et de la dignité du peuple de Paris après le massacre chez Charlie, on en revient à ce qu’on mange, poissons, fruits de mer, choux romains, et à suggérer quelques subtilités pour les porter aux nues, on va regarder tomber la neige en attendant le café, on se souvient du grand tremblement de terre du 18è siècle dont la maison n’avait pas souffert, puis on me laisse aller où je veux, il ne neige presque plus, le soleil perce, paysage féerique, Hamlet joue dans le parc avec deux gros chien blancs, des petits enfants (du personnel de maison ?) font un bonhomme de neige, je croise Andrea, il me parle de la Roma, de Francesco Totti et s’en va, je vais m’allonger et me filmer sur le lit de Pie VI, visite la bibliothèque où figure en bonne place toute la grande littérature communiste italienne et internationale, chez les Bandinelli, on a été communistes (et l’esprit demeure), toute la grande littérature et poésie du monde, les œuvres d’Histoire de l’Art et d’Esthétique du grand-père traduites en de nombreuses langues (en France, chez Gallimard, collection « L’Univers des Formes »), le temps est arrêté et alors que je filme des photos de Ranuccio entre Hitler et Mussolini, Andrea entre dans la bibliothèque en me racontant que, lors de leur retraite d’Italie, des Allemands qui s’apprêtaient à détruire la maison pour des raisons de tactique militaire (même après avoir appris qu’elle avait abrité un Pape et Vittorio Alfieri) y avaient renoncé en écoutant Ranuccio leur raconter que leur grand poète Goethe y avait lui aussi vécu quelque temps, ce qui est une jolie fable, mais qui a sauvé la maison car ici, comme dans le Far West de John Wayne, « lorsque la légende dépasse la réalité, on écrit la légende ». 

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