L’agenda caché de Manuel Valls

En deux semaines, le Premier ministre a réussi l’exploit de mettre à bas le début de lente reconquête des déçus de François Hollande, que ce dernier tente laborieusement de mettre en scène.

En deux semaines, le Premier ministre a réussi l’exploit de mettre à bas le début de lente reconquête des déçus de François Hollande, que ce dernier tente laborieusement de mettre en scène. Manuel Valls a d’abord découragé ses propres militants, en campagne difficile pour le premier tour des élections régionales, en disant tout haut ce que les hiérarques du PS chuchotent à voix basse : il faudra se retirer au deuxième tour pour la liste des Républicains, si les listes de gauche arrivent en troisième position dans des régions où le Front national est en mesure de l’emporter ; autrement dit, il s’agira d’appeler à voter pour la droite « républicaine », c’est-à-dire Estrosi en PACA ou Bertrand en Nord-Pas-de-Calais-Picardie, qui en matière de surenchère sécuritaire, xénophobe et islamophobe n’ont rien à envier à la fille et à la petite fille  de la dynastie Le Pen.

Dans ces conditions, quel électeur se réclamant de la gauche peut encore avoir envie d’aller voter pour ceux qui acceptent de conforter le  discours de l’extrême droite sur l’UMPS ? La défense du Front républicain à tout prix ne fait que banaliser un peu plus la droitisation de la droite « décomplexée » des sarkozystes. Si j’ai très vite appelé à voter Chirac au deuxième tour des présidentielles de 2002, la situation politique de 2015 n’est pas du tout la même : le FN est aujourd’hui solidement installé dans le paysage politique français, en raison des renoncements, des abandons, des promesses non tenues d’une « gauche » dont la seule et unique raison d’être, le seul et unique programme, sont la dénonciation de Marine Le Pen dont elle a favorisé l’ascension avec l’aimable complicité des médias en quête obsessionnelle d’audimat. Si la stigmatisation du FN ne peut constituer un programme politique, elle ne date pourtant pas d’aujourd’hui. Ainsi de Manuel Valls, qui s’en est fait une spécialité à chaque élection, municipale, départementale, régionale. Pour remobiliser des troupes déstabilisées par sa politique économique et sociale, il va au-devant de la défaite… Après l’ode à la finance et à l’entreprise, le Premier ministre, fidèle à sa politique fondée sur la transgression permanente, appelle donc la gauche à se ranger derrière la droite et à disparaître corps et biens de régions entières.

La deuxième déclaration  du titulaire de Matignon est sa provocation sur Notre-Dame-des-Landes. Alors que  François Hollande caresse les écologistes dans le sens du poil à un mois de la Cop 21, alors qu’une opération « Génération Ecologie II, le retour » a été déclenchée à l’initiative de l’Elysée pour recruter une milice de supplétifs à sa solde, Manuel Valls crée la confusion. Il organise une provocation délibérée en replaçant au centre du débat la construction de cet aéroport inutile devenu un abcès de fixation entre les écologistes et le PS. Là encore, la contradiction entre la politique du Président de la République et celle de son Premier ministre est flagrante. Là où le premier drague ouvertement les écologistes, le second cherche l’affrontement avec eux, en les assimilant à des zadistes « violents » prêts à faire le coup de poing contre les forces de l’ordre. Drôle de cadeau fait à Nicolas Hulot et même à Ségolène Royal ou Laurent Fabius qui préparent la COP 21. Il en rajoute une couche en mettant entre parenthèses Schengen pour interdire à des citoyens européens de rejoindre Paris durant la COP 21.

Ces différentes manœuvres nous amènent à poser cette question : A quoi joue Manuel Valls ? A-t-il le même agenda que François Hollande, ou  joue-t-il sa propre carte dans un poker menteur, en utilisant le FN et les écologistes comme chiffon rouge ? Tout concourt à penser en effet que l’ancien maire d’Evry a enjambé allègrement l’échéance de 2017 pour se consacrer dès maintenant à 2022 et à son destin présidentiel… Un peu à la manière de Sarkozy durant le deuxième quinquennat de Chirac. Sa feuille de route ? La création d’un Parti Démocrate à l’américaine, qui remplacerait le Parti Socialiste et ses alliances à gauche par une formation souple sinon « liquide » rassemblant d’une part le centre droit, lié au Modem et à une partie de l’UDI inquiets de la droitisation des Républicains et, d’autre part, le centre gauche, nébuleuse de micro groupuscules qui se rassembleraient sous sa houlette. Cette stratégie de la « Marguerite », qui avait déjà fait imploser la gauche italienne pour aboutir à la domination sans partage d’un Renzi réinventant le blairisme à l’italienne, suppose la diabolisation de tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans la « macronisation » de la politique. Cela a un coût : la destruction du Parti Socialiste d’Epinay et de ce qu’a été la gauche, de François Mitterrand à Lionel Jospin et Martine Aubry. Cela nous ramène à 1965 et à la stratégie de « Monsieur X », sous laquelle se cachait Gaston Deferre qui avait piteusement échoué à l’époque. 50 ans plus tard, l’hypothèque communiste est levée, mais le refus d’une partie de la gauche ( entre 15 et 20 % ), de se soumettre à une domination culturelle et idéologique d’un libéral productivisme de moins en moins teinté de social, reste le même.

Pourtant, les apprentis sorciers issus de l’UNEF-ID des années 80, de Manuel Valls à Cambadelis, de Le Guen à Julien Dray, considèrent la réalité sociale à l’aune de leur carrière ; ils croient pouvoir soumettre les événements à leur vision hors-sol de la politique. C’est oublier que l’époque n’est plus aux petits calculs mais à une navigation par gros temps de crise multiforme, entre mutation radicale du capitalisme et chaos géopolitique. Ils jouent avec des allumettes dans un champ de mine où la colère sociale peut éclater à tout moment, comme l’a montré « l’affaire des chemises » à Air France ou encore les huées du Président aux 4000 à la Courneuve. A tout moment, dans une ZAD, une cité, une usine ou une université, cette colère peut se transformer en révolte politique. Si elle n’éclate pas dans la rue, elle se réalisera de toute manière dans les urnes. Faute d’alternative à gauche, le Front national risque de profiter de cette attitude suicidaire.

C’est pourquoi, comprendre et dénoncer la stratégie du pire de manuel Valls est une nécessité politique. Nombreux à gauche sont ceux qui commencent à en prendre conscience. Le  mouvement « commun », lancé à l’initiative du jeune député socialiste Pouria Amirshahi, est le symbole de cette prise de conscience tardive mais nécessaire, tout comme les listes Front de gauche EELV aux régionales.

J’accompagnerai toute tentative de s’opposer aux pompiers pyromanes qui, à force de dire que la gauche se meurt, sont en train de construire cette prophétie auto-réalisatrice. L’espoir, c’est maintenant. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.