L'exigence de vérité

Au moment où la France s’apprête à rendre hommage à Simone Veil, l’une des figures les plus marquantes de ce court et tragique vingtième siècle, qui toute sa vie durant a œuvré sans relâche pour que les générations gardent la mémoire du génocide des Juifs d’Europe, nous ne pouvons rester taisant devant le silence accablant de la France quant à sa responsabilité dans le génocide des Tutsis au Rwanda.

Près d’un million de personnes, hommes, femmes, enfants, exterminés en moins de cent jours pour le seul crime d’être nés Tutsis. Cinquante ans plus tôt, six millions d’hommes, de femmes et d’enfants, assassinés pour le seul crime d’être nés Juifs et Tsiganes. On nous avait répété « plus jamais ça », sur tous les tons, la main sur le cœur. De Primo Levi et Raul Hilberg à Simone Veil, des Klarsfeld à Benjamin Ferencz, de Robert Antelme à Sebastian Haffner, nous avons lu, entendu ces nombreux témoignages, glaçants, sur l’innommable ; nous avons compris comment un peuple a pu participer dans son immense majorité à une entreprise de destruction massive, méthodique, industrielle et de négation de l’humanité, qui définit pourtant notre condition…Et comment notre pays, la France, est devenue la complice de cette folie meurtrière. Mais combien de temps aura-t-il fallu pour le reconnaître, pour sortir de cette honte qui consistait à considérer le régime de Vichy comme une sorte de « parenthèse » dont la République ne pouvait se sentir responsable ? Cinquante trois ans ! Jusqu’à ce jour où Jacques Chirac, dans ce « geste de vérité » qui fait oublier tout ce qu’on peut lui reprocher par ailleurs, commémorant la rafle du Vel’d’Hiv, a déclaré : « la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’Etat français ». Ce qui fit dire à Simone Veil : « Notre pays peut désormais regarder sa propre histoire les yeux dans les yeux ». Nous étions en 1995, à peine un an après le génocide des Tutsis et rares étaient encore les voix, à part celles de journalistes témoins des massacres, qui mettaient en cause le rôle de la France. Cinquante ans après la Shoah, trente ans après la guerre d’Algérie, notre pays entrait une nouvelle fois dans le déni. Comme s’il n’avait rien appris de l’Histoire. Comme si son rôle consistait à protéger ses acteurs contre la vérité.

En 1997, en accord avec les associations de soutien aux victimes du génocide des Tutsis réclamant que toute la lumière soit faite sur cette tragédie, nous avons demandé, en vain, une commission d’enquête parlementaire, qui s’est limitée à une mission d’information sur ordre du pouvoir socialiste de l’époque. Et depuis, malgré le travail des journalistes, les témoignages des survivants et de certains militaires, l’obstination d’associations de lutte contre toutes les formes de négationnisme, malgré des procès intentés à des génocidaires, l’omerta et le mensonge servent d’instrument à la protection de l’impunité au plus haut sommet de l’Etat. Et la France ne peut pas regarder son histoire les yeux dans les yeux, parce que ses responsables, d’hier et d’aujourd’hui se soustraient à l’exigence de vérité. Cette blessure dans notre mémoire collective est d’autant plus profonde que les dernières révélations de Patrick de Saint-Exupéry, dont personne ne peut contester le sérieux et la connaissance du dossier Rwandais, montrent la duplicité de la France qui aurait contribué à réarmer les génocidaires en fuite. Révélation si grave que le président Hollande s’est empressé…de ne pas déclassifier les archives, comme il s’y était engagé en 2015. Si son successeur, qui tint des propos très forts sur la guerre d’Algérie et qui prétend incarner le « nouveau monde », maintient le silence, alors il pourra être considéré comme complice de cette infamie que l’on nomme secret d’Etat. Peut-être se trouvera-t-il dans cette nouvelle majorité pléthorique quelques voix pour rappeler le Gouvernement et le Président de la République à leur devoir de mémoire, à ce qu’ils doivent aux disparus, aux survivants, à tous les Français s’ils veulent que notre pays soit en règle avec lui-même et qu’il puisse « regarder son histoire les yeux dans les yeux ».

Ces paroles de madame Veil sonnent comme un avertissement. De la Shoah au génocide des Tutsis au Rwanda, nous devons regarder l’horreur en face. La seule façon de ne pas « banaliser » le mal, comme l’écrivait Annah Arendt.


 

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