De quoi Rocard est-il le nom?

Michel Rocard incarnait une gauche morale, libérale et sociétale. Nous avons besoin aujourd’hui d’une gauche sociale, écologiste, libertaire, qui s’impose face à la fausse gauche managériale du capitalisme financier.

De quoi le rocardisme est il le nom ?

 

Michel Rocard était un homme politique qui avait le courage de ses convictions et qui disait ce qu’il pensait, qualité rare à notre époque où la communication politique a remplacé la pensée. Haut fonctionnaire, il fut pourtant militant toute sa vie, défendant des causes qui suscitèrent les divisions de la gauche : l’anticolonialisme, l’autogestion, l’Europe, l’écologie. Quoi que l’on pense de ses idées, il voulait convaincre et influencer, alors que d’autres se contentaient de chercher des clientèles. Pendant près de quinze ans, il fit de son parti, le PSU, une pépinière d’où sortirent les pionniers des Paysans travailleurs, ancêtre de la Confédération paysanne (Bernard Lambert), de l’écologie ( Brice Lalonde), du mouvement étudiant (Jacques Sauvageot, président de l’UNEF en mai 68), du mouvement ouvrier ( Charles Piaget, leader des LIP)… Rien que pour cela son action mérite d’être saluée, dans ce temps où les partis de gauche ne forment que de futurs élus ou collaborateurs d’élus et sont devenues des agences de placement pour jeunes ambitieux en mal de carrière. Mais il ne fut pas que cet éclaireur. Durant des décennies, il a incarné une deuxième gauche, girondine, décentralisatrice, éthique, qui se voulait plus en lien avec la société que la première gauche, plus jacobine, plus ancrée dans la défense des acquis sociaux. Eternel débat entre Jaurès et Guesde, entre Mendes France et Guy Mollet, entre PS et PCF, entre écologistes et socialistes. Cette deuxième gauche s’appuyait sur la tradition du christianisme social, revisité par la CFDT d’Edmond Maire, mais aussi sur un large courant formé par des clubs de réflexion nés dans les années 60. C’est ce foisonnement qui permit la réunification du socialisme, en 1974, lors des Assises du socialisme. Michel Rocard entra alors au Parti Socialiste pour y mener une bataille au couteau avec François Mitterrand. A cette époque apparurent progressivement les deux âmes du rocardisme, celle incarnée par Patrick Viveret, qui défendait une approche sociétale et libertaire de la deuxième gauche et celle inspirée par un technocratisme de plus en plus appuyé dont Manuel Valls, responsable des jeunes rocardiens dans les années 80, est l’aboutissement achevé. Dès cette époque, l’autogestion passa aux poubelles de l’histoire et la rigueur en matière économique devint la doxa rocardienne. Longtemps Michel Rocard tenta d’incarner cette tension entre la technocratie d’Etat et la société. Il le faisait en refusant la dure loi de la politique, tombant dans tous les pièges tendus par François Mitterrand. S’il a perdu au niveau politique, ses idées ont triomphé en économie. A partir des années 90, cette dérive l’amena à la défaite. Il ne réussit pas à rassembler ceux qui déjà se méfiaient des conséquences de la mondialisation libérale et ceux qui, au contraire, l’encensaient.

Ce débat entre première et deuxième gauche fait aujourd’hui partie de l’histoire. Valls et Macron, les héritiers putatifs de Michel Rocard, ne sont que les notaires de l’autodestruction d’un Parti Socialiste loin des ambitions du Rocard des années 70. Comme il l’a dit lui même dans sa dernière interview « loin de l’histoire ». L’utopie concrète dont l’ancien premier Ministre faisait sa marque de fabrique a été remplacée par la logique comptable de Barre alliée à la matraque de Clémenceau. Michel Rocard s’est battu pour le Larzac, contre la centrale nucléaire de Plogoff… Manuel Valls ne rêve que de cogner les zadistes, de Sivens à Notre Dame des Landes.

La deuxième gauche, si elle existe encore, s’oppose dans la rue à une gauche néoconservatrice, qui a fusionné depuis longtemps dans un Parti Socialiste géré par des énarques et des anciens trotskystes, des bureaucrates et des  technos. Cette nouvelle gauche écologiste en recomposition se bat dans la rue et pratique l’expérimentation sociale. Elle innove, crée, invente les monnaies locales, les circuits courts, redécouvre la démocratie des places et les coopératives ouvrières. Comme Michel Rocard jadis, elle se bat pour la réduction du temps de travail, pour la démocratie sociale dans l’entreprise, pour le contrôle des citoyens contre les lobbies.

La nouvelle gauche est écologique mais ne réduit pas son combat à la défense du greenwashing et du capitalisme vert. Elle est cosmopolite, pas assimilationniste. Sa laïcité ne s’exerce pas contre les croyants d’une religion, mais elle est tolérante et ouverte.

Rocard est mort, mais les idées de sa jeunesse sont encore présentes au cœur des combats du 21eme siècle. Nous avons besoin, aujourd’hui, d’un nouveau PSU, contre les Guy Mollet aux petits pieds qui nous gouvernent. Au moment de la décolonisation trois groupes issus de la mouvance socialiste, trotskiste et communiste, fusionnèrent avec l’apport du MLP, mouvement de chrétiens de gauche. Cette rupture dans la diversité se fit contre le PCF et la SFIO. Son erreur fut d’abord politique. Contrairement à François Mitterrand, Michel Rocard ne considérait pas l’alliance stratégique des forces populaires - qui passait par le programme commun - comme nécessaire pour rassembler la gauche. Il voulait appliquer des idées sans se soucier des moyens d’arracher le pouvoir aux forces du conservatisme. Aujourd’hui, nous avons besoin d’une nouvelle rupture et d’allier des cultures politiques différentes autour de l’écologie sociale, tout en se dotant d’une stratégie de rassemblement qui permette de construire un bloc social en mesure de prendre la direction du pays. 

Michel Rocard incarnait une gauche morale, libérale et sociétale. Nous avons besoin aujourd’hui d’une gauche sociale, écologiste, libertaire, qui s’impose face à la fausse gauche managériale du capitalisme financier.

 

 

P S :  Le barrage de Sivens n’était pas d’utilité publique. Le tribunal administratif de Toulouse a donné raison aux zadistes. Rémy Fraisse, militant écologiste de 21 ans est mort en raison de cette obstination d’Etat à vouloir imposer des grands projets coûteux et inutiles. Ceux qui nous gouvernent devraient s’inspirer de ce jugement avant qu’il ne soit trop tard à Notre-Dame-des- Landes. Le PS a semble-t-il déjà intégré la leçon en ajournant son Université de Nantes, fin août, qui aurait été une véritable provocation transformant Nantes en nouvelle version du Chicago de 1969 où le Parti démocrate en raison de ses positions sur le Vietnam fût assailli durant une semaine lors de sa Convention.

  

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