La vie rêvée d'Emmanuel M.

Au-delà de la manifestation envahissante de cet entre soi entre media et politique, où jeunisme et belle gueule sont devenus la règle, le parcours d’Emmanuel Macron est le révélateur de trois crises politiques que la conjugaison de l’instant et de l’émotion voudraient nous faire oublier.

Le fringant ministre s’en est allé sur la péniche qui le ramenait de l’Elysée. Rien ne nous aura été épargné de la mise en scène médiatique de son départ, en forme de célébration. Comme s’il s’agissait d’un rituel d’adoubement par tous ceux qui font l’opinion dans ce pays. Au-delà de la manifestation envahissante de cet entre soi entre media et politique, où jeunisme et belle gueule sont devenus la règle, le parcours d’Emmanuel Macron est le révélateur de trois crises politiques que la conjugaison de l’instant et de l’émotion voudraient nous faire oublier :

 - L’accentuation de la crise de représentation. Le sentiment de ceux d’en bas de ne plus être représentés par aucun courant politique a pour conséquence que chaque nouveau venu sur la scène représente une planche de salut. Le renouvellement devient, en soi, un signe de changement et donc l’espoir que les préoccupations de chacun puissent être prises en compte. Cette illusion est confortée par les médias avides de nourrir l’ogre en chair fraiche. 

- La faiblesse extrême de l’exécutif actuel, dans la personne de François Hollande, abandonné en rase campagne par ceux qui furent ses anciens ministres, Cécile Duflot, Benoit Hamon, Arnaud Montebourg, Emmanuel Macron… qui ont tous misé sur la défaite de la Gauche en 2017 et tentent de se placer en « pole position » pour le jour d’après, quand il faudra reconstruire.

- L’ubérisation de la politique. La rente des partis politiques est contestée par ceux qui veulent se passer des intermédiaires encombrants que sont les appareils. Tels des taxis obtenant des licences et verrouillant le système, les hommes politiques sont sélectionnés par les appareils et peuvent ensuite prétendre à une position à vie. Le système est aussi reproductible : la « charge » étant transmise soit au plus proche collaborateur, soit de père à fils. Mais avec les réseaux sociaux, il n’est plus besoin de donner son obole à un parti. Chacun devient le parti de lui même et peut lever une armée de fans. C’est ce qu’a compris Emmanuel Macron comme, avant lui, Berlusconi en Italie ou, dans un genre plus radical, Donald Trump, qui a construit son succès en appelant directement les électeurs à en finir avec les rentiers Parti Républicain

Mais comment se fabrique la « macronisation » ? « Le candidat, c’est le message », pourrait-on dire pour paraphraser Marshall Mac Luhan. Le « storytelling » - si bien décrit dans le titre éponyme par Christian Salmon - remplace le programme et le projet :

Emmanuel Macron n’a pas besoin de programme pour la jeunesse, il est jeune et sait manier comme eux les nouvelles technologies !

Emmanuel Macron n’a pas besoin de programme pour la culture et l’éducation. La preuve : il aurait été assistant de Paul Ricoeur ! Notre nouvelle coqueluche nationale est donc un « philosophe », même si les professionnels de la profession remarquent que, tout au plus, il se limita à archiver et à documenter un livre du grand philosophe en question.

Emmanuel Macron n’a pas besoin de programme pour l’écologie. La preuve : il discute avec Nicolas Hulot et Daniel Cohn-Bendit, même s’il a été le défenseur acharné de la construction de l’EPR en Angleterre et que sa seule victoire revendiquée se résume à la multiplication des cars sur les routes et les autoroutes.

Emmanuel Macron n’a pas besoin de projet pour les minorités, puisqu’il se serait opposé, dans le secret des alcôves, à la déchéance de nationalité. Emmanuel Macron est « transgressif », puisqu’il a épousé son professeure au lycée, une femme plus âgée que lui… Il peut donc se revendiquer d’une sorte de libéralisme libertaire.

Plus rien ne fait sens, sauf lui même et son sourire à la Kennedy, sa démarche svelte, ses réparties cinglantes, toujours bien envoyées à ceux d’en bas : les « illettrées », le « costard », le « devenez millionnaire »… A chaque fois il se repent, s’excuse, mais légitime son franc-parler envers les classes populaires. C’est du Guizot bon enfant, du Giscard modernisé, du Cahuzac sans le soufre. Banquier comme Pompidou, inspecteur des Finances comme Rocard, économiste comme DSK, l’homme est le gendre préféré du Medef, un pur produit de la globalisation à la française. Il connaît le « roman national »,  s’inspire de Jeanne d’Arc, visite le Puy du Fou avec le vicomte De Villiers à qui il confesse qu’il n’est pas socialiste, mais on s’en doutait !  

Dans le Loft de la politique, Emmanuel Macron est une sorte de Loana qui ne se serait pas fait digérer par la machine. Il est né pour ainsi dire dedans. Mais dans le monde réel, c’est autre chose : cela fait plus de 10 ans qu’il inspire les politiques économiques néolibérales de ce pays. Il dénonce Sarkozy mais, à sa demande, il a coordonné sa commission de modernisation de l’économie, avec Jacques Attali. Sous François Hollande, il a inspiré le CICE, le Pacte de responsabilité, la loi qui porte son nom et la loi Travail… Si cette politique a échoué, dit-il, c’est parce qu’elle n’a été réalisée qu’à moitié. Les intéressés, c’est-à-dire, les salariés, les chômeurs et les précaires jugeront.  

Le capitalisme de la séduction a pris le visage d’ange d’un jeune homme de 38 ans, mais sa violence reste la même que celle des Thatcher ou des Schroëder. Ses contre - réformes sont des recettes éculées, qui vont toutes dans le même sens : accroître la marge de profits des entreprises et le productivisme, au détriment du travail

Que restera-t-il de ce putsch mondain ? Pas grand-chose en vérité, parce que, une fois de plus, après Jean Lecanuet, Jean-Jacques Servan Schreiber, Raymond Barre, François Bayrou, les candidats issus du centrisme, c’est-à-dire de nulle part, échouent faute de majorité pouvant les soutenir, faute d’espace politique.

Le seul, en définitive, qui aura pâti de la défection de sa créature, c’est François Hollande lui-même. Il avait cru subtil de donner un visage à cette modernité néo libérale, mais le fils a ringardisé le père, puis il l’a tué dans le loft, sous les acclamations du public.

Telle est la morale de cette histoire romaine. Notre Brutus mondain a montré son vrai visage : le fils à papa est sorti de sa boîte pour se confronter avec son rival, Manuel Valls, et les chevaliers des primaires de la droite, dans une joute improbable. Son seul objectif : nous imposer « le meilleur des mondes possibles ».

Sorti du Loft, Emmanuel Macron n’a qu’une seule philosophie, qui se traduit par le sang et les larmes pour les autres. Mais de ce monde fantasmé, nous n’en voulons pas.

 

Noël Mamère

Le 05/09/2016.

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