Jeu de massacre

L’élection présidentielle est en train de dévorer ses prétendants. Après Cécile Duflot, Sarkozy, Juppé, remerciés sans ménagement, Hollande renonce donc à sauter l’obstacle de la primaire du parti socialiste, tétanisé par l’évidence d’une débâcle annoncée.

L’élection présidentielle est en train de dévorer ses prétendants. Après Cécile Duflot, Sarkozy, Juppé, remerciés sans ménagement, Hollande renonce donc à sauter l’obstacle de la primaire du parti socialiste, tétanisé par l’évidence d’une débâcle annoncée. Cet aveu de faiblesse, salué comme un acte de « lucidité », n’est pourtant que le constat d’échec politique de son calamiteux quinquennat. Pour s’affranchir de ses quelques promesses de campagne, le président « normal » a pratiqué la politique du pire en s‘émancipant de son électorat et de sa majorité, tout en ne satisfaisant jamais assez l’appétit insatiable des possédants.

Telle est la seule et cruelle leçon de choses d’un mandat qui s’achève dans le renoncement et acte la fin d’une gauche de gouvernement qui nous rappelle les pires moments de la quatrième République, celle de Guy Mollet et de la SFIO.

Je ne serai pas de ceux qui verseront des larmes de crocodile sur le grand cadavre à la renverse du parti socialiste, puisqu’il a choisi délibérément de suivre Hollande et Valls dans une politique mortifère, du début jusqu’à la fin. Car le « début de la fin » date de bien avant ce que fut le projet de déchéance de nationalité ( et dont François Hollande a reconnu du bout des lèvres l’erreur morale qu’il commettait en ressortant du placard cette vieille obsession de l’extrême droite).

Tout a commencé quand François Hollande a renoncé à renégocier les traités européens, contrairement à son engagement de campagne ; c’est là que s’est nouée la rupture entre le peuple de gauche et le Président, élu d’abord par rejet de Sarkozy. Ce fût ensuite la politique économique dictée par Emmanuel Macron, avec Florange, le CICE, le Pacte de responsabilité et la « loi Macron ». Le fils préféré de François Hollande ne faisant qu’appliquer la politique de la Commission Attali, missionnée par Nicolas Sarkozy, dont le jeune et fringant jeune homme était le secrétaire en même temps que le rédacteur des conclusions.

Cette continuité d’une même politique économique a marqué du sceau de l’austérité et des inégalités un quinquennat qui ne s’en est jamais relevé. Ce fût ensuite la politique sécuritaire, attisée depuis le début par le ministre de l’Intérieur devenu Premier ministre, Manuel Valls qui, de la chasse aux Roms et aux sans-papiers jusqu’à l’état d’urgence, la mort de Rémi Fraisse et la relégation du juge judiciaire derrière le procureur, le policier et le préfet, a contribué à enfoncer les clous dans le cercueil du Président. Ce fût également une politique écologique erratique qui, de Notre-Dame-des-landes à Sivens, de Fessenheim aux boues rouges de Gardanne, a réduit l’écologie à des effets d’annonce et à un catalogue de bonnes intentions aussitôt contredites par les faits.

Ce fut enfin, bien que personne n’ose le dire, une diplomatie de guerre de civilisation, de l’Afrique au Moyen-Orient, de soutien total aux monarchies du Golfe, aux exportations d’armes et aux assassinats ciblés par drones, comme l’a reconnu le président dans un livre, qui pensait pouvoir gouverner la France comme il avait dirigé le parti socialiste.  

Abandonné par tous les siens, rejeté par l’électorat de gauche, François Hollande plie bagage avant de subir un Waterloo politique annoncé.

Que Valls se présente à la primaire, réduite à ce qu’il reste du PS et de ses affidés, ne changera rien à l’affaire, car  le débat politique n’est plus là. Il se joue aujourd’hui entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, entre une ligne cohérente, sociale libérale et une orientation écologique et sociale, qui refuse le choix délétère entre le thatchérisme original de Fillon et sa copie blairiste, incarnée par Emmanuel Macron. Comme Thatcher avant eux, Fillon et Macron estiment qu’« il n’y a pas d’alternative » à la dérégulation de l’économie et à la domination du capital sur le travail.

Ce choix politique, entériné par la social-démocratie européenne, l’a conduite à l’agonie en Grèce, en Espagne, en Angleterre et, aujourd’hui, en Italie ; Matteo Renzi, ce Valls transalpin, a échoué, avant tout, en raison de sa Loi Travail, qui reposait sur les mini jobs à un euro et la traque aux chômeurs…Il arrive un moment où les recettes de la communication politique, qui peuvent faire illusion dans la conquête du pouvoir, ne fonctionnent plus quand on est aux manettes, confronté à la réalité de ce que vit la société.

Le roi est nu, désespérément nu et les têtes tombent quand les « élites au pouvoir » (ouvrage de Charles Wright Mills, écrit en 1956, que tous les politiques devraient relire ou découvrir) ne veulent ni entendre ni comprendre ce qui a entrainé leur chute. Lorsqu’elles continuent inexorablement à administrer les mêmes recettes : plans d’austérité, allongement du temps de travail et de l’âge de la retraite, diminution du remboursement des soins et des allocations chômage, accroissement des inégalités, renforcement du libre- échange… La vérité est qu’ils ne gouvernent plus, tant ils sont sous la coupe d’intérêts économiques qui les dépassent. Quand la politique se soumet à la marchandisation et qu’elle devient un produit, c’est que le pire est à venir.

Noël Mamère

Le 05/12/2016

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