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Billet de blog 10 avr. 2017

Donald Trump, nouveau docteur Folamour?

Noël Mamère
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Trump , le nouveau Docteur Folamour ?

 La destruction de l’aéroport militaire de Shayrat, d’où sont partis les avions ayant bombardé la ville de Khan Cheikhoun à l’arme chimique, est un acte fort de la Présidence Trump. Les 59 missiles tirés par la flotte américaine en Méditerranée, dans la nuit du 6 au 7 avril , ont rompu spectaculairement avec la vision isolationniste que le milliardaire, devenu général en chef, avait défendu durant toute sa compagne présidentielle. La raison n’est pas l’émotion qu’il aurait ressenti en regardant des images de télévision montrant des enfants brulés à l’arme chimique, mais bien son échec sur le front intérieur. Ce bombardement décidé à l’emporte-pièce lui permet de se fabriquer à bon compte une stature présidentielle qui lui manque cruellement. En effet, n’a-t-il pas vu successivement ses projets de loi sur l’exclusion des musulmans, rejetés deux fois par des cours de justice, un de ses plus proches collaborateurs obligé de démissionner pour cause de collusion avec la Russie de Poutine, sa volonté d’en finir avec l’Obamacare sur la santé bloquée par l’alliance objective d’une partie de son camp avec les démocrates ? La société civile américaine se mobilise massivement contre sa politique, provoquant notamment la plus grande manifestation de femmes jamais vue dans le monde ?

Trump a d’autant plus les mains libres sur le plan international qu’il n’a jamais eu d’orientation bien définie et que les Etats-Unis n’ont pas de stratégie claire au Proche Orient. Bien sûr, il se sent proche des nationalistes autoritaires mais ceux-ci, comme lui même, défendent avant tout des intérêts d’Etat. Les intérêts de la Russie ne sont pas ceux des Etats-Unis et cette constatation de realpolitique amène Trump à rompre avec ceux-la même avec qui il souhaiterait « dealer ». Surtout, en manque de cadres issus du parti Républicain, il s’est entouré de militaires hauts gradés pour qui la confrontation et le rapport de force  sont une manière de prolonger la guerre par la politique et inversement. Ceux-ci ont toujours considéré Obama comme un président faible, car il a souvent hésité à faire la guerre, comme en 2013 face au dépassement de la « ligne rouge » sur les armes chimiques, décrétée par lui- même.

L’intervention américaine de la semaine passée, démontre que Trump n’hésitera pas, comme Georges W. Bush l’avait fait en son temps, à décider de la guerre, sans aucun recours, même formel, à la moindre règle du droit international. En s’affranchissant ainsi de l’ONU et de toute procédure de gestion des crises, il engage le monde dans une aventure folle, à la manière du personnage central du film culte des années soixante « Docteur Folamour ». Dans ce film, l'homme en possession d'une arme de destruction massive se sent tout puissant, pris d'une fiévreuse envie de laisser libre cours à son pouvoir. En 1964, comme par prémonition Stanley Kubrick a sous-titré son film : «comment j'ai appris à ne plus m'en faire et à aimer la bombe». À ce titre, la séquence mémorable, où Slim Pickens chevauche la bombe atomique en criant «Hi there!», est inscrite  dans notre mémoire collective. Elle nous rappelle un Donald Trump gouverné, d’abord, par ses pulsions.  

En 2017, nous sommes dans la vie réelle. Les conséquences incalculables des actes d’un Prédisent américain, hors limite, nous rappelle qu’avec la fin de la guerre froide et de la coexistence entre les deux blocs, Est et Ouest, le chaos géopolitique est devenu le cadre des relations internationales. Dans cette loi de la jungle planétaire, les plus forts utilisent les plus faibles comme des pions. L’exemple syrien en est la parfaite illustration. Le dictateur de Damas, criminel de guerre, qui a plongé son pays dans la guerre, libéré les futurs cadres de Daesh pour casser l’opposition démocratique, est le principal responsable des centaines de milliers de morts et des millions de déplacés et d’exilés. Et il n’hésite pas à utiliser l’arme chimique. Face à de tels crimes, ce qu’on appelle la « communauté internationale » a laissé faire.

Mais il n’est pas le seul à attiser le feu : Les Etats régionaux et les grandes puissances ont armé les belligérants, organisé ou contrôlé les groupes armés. L’Iran et ses alliés libanais et irakiens, la Russie, ont soutenu à bout de bras une armée syrienne à bout de souffle, tandis que le Qatar et l’Arabie saoudite armaient des milices à leur solde. La confusion s’est installée et a transformé la Mésopotamie en poudrière, comme les Balkans en 1914. Mais ce n’est pas la seule : La mer de Chine et la péninsule coréenne sont aussi au centre du volcan de cette nouvelle guerre mondiale en gestation. Là encore, l’activisme de Trump est dangereux, face à d’autres petits Docteur Folamour, comme le président des Philippines Duarte ou le dictateur Nord coréen.

Construire une paix durable doit être l’objectif de tout gouvernement de gauche qui se respecte. De ce point de vue, la décision de Sarkozy de rompre avec la politique gaulliste de sortie de l’OTAN, a entrainé la classe politique, droite et gauche confondues, dans un atlantisme soumis aux foucades des Etats-Unis. La réflexion sur le désarmement nucléaire est absente de notre vision diplomatique. La présidence Hollande s’est réduite à une série d’interventions militaires, en Afrique et au Moyen Orient et au rôle de VRP de Dassault et des marchands d’armes français.

Construire la paix, ce n’est pas être pacifiste, mais mettre en place une politique de résolution des conflits. C’est reconnaître que le monde a changé, que la remise en cause des frontières issues de la colonisation, des deux guerres mondiales et de la guerre froide du XXème siècle, doit être débattue sérieusement.

Relancer l’ONU, la réformer, construire une politique de prévention des conflits contre  les nouvelles menaces liées au réchauffement climatique, à la gestion des ressources et des matières premières est une nécessité, une priorité. Construire une politique contre la guerre des civilisations et de religions, prônée par des Etats et des groupes terroristes, exige que la France relève le défi d’une paix durable et juste.

Pourtant, cet enjeu de la campagne présidentielle est rarement débattu. Le plus souvent des caricatures issues de la politique néoconservatrice travestissent les positions des partisans de la paix. On peut dénoncer les criminels de guerre et les apprentis sorciers, Assad et Poutine, tout en ne se muant pas en va-t-en-guerre.

L’expérience lybienne de Sarkozy m’a vacciné, comme l’intervention américaine et sa coalition bâtie à la va-vite, pour intervenir en Afghanistan. A l’époque, juste après septembre 2001, j’avais été vilipendé jusque dans mon propre parti pour avoir dénoncé une sale guerre contre peuple Afghan. Les faits ont démontré que j’avais raison. Aujourd’hui, l’Etat islamique est en train de se réorganiser dans cette région du monde, comme l’attestent des actions multiples menées par Daesh. Plus tard, je n’ai pas hésité à dénoncer sous Français  Hollande, les conditions de la guerre au Mali. Je considère que le rôle de Gendarme du monde des occidentaux appartient au passé. Soit nous extirpons les raisons de la guerre et mettons en place des mécanismes de prévention des conflits, comme l’OSCE en son temps, soit la guerre s’imposera comme la manière normale de régler les contradictions entre les Etats, entre les Etats et leurs peuples, entre les intérêts privés et l’Intérêt général. 

L’écologie politique a été créée par des hommes comme René Dumont ou Jacques Ellul, pour qui développer une politique de paix n’était pas un vain mot. L’ingérence militaro-humanitaire nous a fait rompre avec cette tradition. Si nous voulons la paix, arrêtons de préparer la guerre permanente. Là aussi, il faut rompre avec le Parti socialiste et sa politique interventionniste. Ce n’est pas nouveau. Après l’assassinat de Jaurès, les socialistes français ont sombré dans l’Union nationale, en 1914. Le mollétisme a fait sombrer la SFIO dans la guerre d’Algérie et le quinquennat de Hollande a renoué avec ce recours à la guerre comme prolongement de la politique. Peu de gens, par exemple, ont interrogé le Président français sur sa responsabilité dans les assassinats ciblés, qu’il a ordonné et assumé dans son livre avec les deux journalistes du Monde.

Pour autant, je ne considère pas que les Etats-Unis sont notre seul  et unique ennemi dans le  monde. Et je ne sombrerai pas dans le « campisme ». Les impérialismes russes ou chinois sont tout aussi dangereux. Il n’y a pas de bon camp de la guerre.

Quarante ans après la mort de Jacques Prévert et quelques jours après celle d’Armand Gatti, ces deux poètes magnifiques, qui étaient d’authentiques combattants de la paix, il faut garder en mémoire les paroles du premier, applicables à notre nouveau Docteur Folamour: 

« Vers la fin d’un discours extrêmement important le grand homme d’Etat, trébuchant sur une belle phrase creuse, tombe dedans et désemparé, la bouche grande ouverte, haletant, montre les dents et la carie dentaire de ses pacifiques raisonnements met à vif le nerf de la guerre : la délicate question d’argent. » (Discours sur la paix, poème extrait de « Paroles », 1946).

Oui, la paix ça se construit.

Noël Mamère

Le 10/04/2017

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