Les âmes perdues

L’année commence mal. De Delpech à Galabru, de Boulez à Courrèges, jusqu’à David Bowie, les années 60 et 70 se transforment en enterrements quotidiens d’une époque où le rêve, l’imagination et l’intelligence étaient encore au pouvoir. La commémoration du 20e anniversaire de la mort de François Mitterrand participe du même registre. La nostalgie nous submerge pour mieux effacer le présent.

Si comparaison n’est pas raison, passer de l’abolition de la peine de mort à la déchéance de nationalité dans la Constitution montre le chemin parcouru par la gauche vers sa propre déchéance. Certes François Mitterrand eut plus que sa part d’ombre, mais son personnage ne se résuma pas à cela. Après la honteuse descente aux enfers de  la SFIO durant la Guerre d’Algérie, il sut notamment incarner l’espérance de l’Union de la Gauche et réintégrer dans le paysage politique les millions d’ouvriers représentés à l’époque par le seul Parti Communiste Français.

Son héritier putatif n’a ni sa part d’ombre ni ses traits de lumière. Au mieux, il dispose de sa ténacité et de son sang-froid dans l’utilisation du cynisme pour tenter de se faire réélire, quel qu’en soit le prix politique. Le projet de François Hollande passe par la fin du cycle que François Mitterrand avait ouvert en 1965, condition du retour à une troisième force, néo-centriste, atlantiste et hyper-libérale. Voilà pourquoi, dans la quête éperdue de son deuxième mandat, il n’en finit pas de creuser la tombe d’une gauche en fin de parcours.

Car ne nous y trompons pas. Ce qui se passe depuis le vote de la prolongation de l’Etat d’urgence n’est que le hors-d’œuvre du plat principal à venir : une militarisation durable et à marche forcée de la société française. François Hollande a décidé de se forger une stature présidentielle en optant pour un Etat sécuritaire, quitte à maltraiter comme jamais une société déjà fragilisée par le terrorisme fasciste religieux. Contrairement aux fausses apparences de cette démonstration de force brute déployée tous azimuts, ce n’est pas la sécurité des Français qui est en jeu, mais un dangereux virage idéologique, qui vise à transformer la France en une société d’exception permanente, en entretenant un climat de peur dans une société pourtant affaiblie par une crise sociale multi-décennale.

Dans cette nouvelle société où la « sécurité » efface les libertés, la police se dispense du contrôle de la justice, devenue secondaire, le législatif se soumet à l’exécutif, qui légifère par ordonnances, préfets et procureurs redeviennent le bras armé d’un Etat qui estime pouvoir se passer du Droit. Ce n’est pas la VIème République, mais la Cinquième ++ de l’article 16 et des pleins pouvoirs. Peu importe les 3,7 millions de bi- nationaux, peu importe les millions de musulmans, les millions de fils et de filles d’immigrés, qui vont être considérés comme des citoyens de seconde zone, soumis à un traitement différencié.

Et peu importe les dégâts collatéraux d’un Etat d’urgence qui risque de se prolonger encore, puisque la priorité est à la réélection de François Hollande et à la propulsion de Manuel Valls comme son potentiel successeur. Dans cette course folle à la triangulation, les échecs sur le plan économique doivent disparaître des radars au profit d’une mise sous tension de la société française.

« Eux et nous », « ils et nous », voilà l’enjeu de ce que le Premier ministre a plusieurs fois nommé la guerre de civilisation.

L’Etat d’exception, c’est comme une intervention militaire, on sait quand on y entre mais pas quand on en sort. En 1955, il a fallu attendre la fin de la guerre d’Algérie. Aujourd’hui, le pouvoir va plus loin : en constitutionnalisant l’Etat d’urgence, en le redoublant de lois d’exception, qui s’imposeront comme une continuité de l’Etat d’urgence entre deux périodes balisées par la Constitution, les apprentis-sorciers qui sont au pouvoir ont en fait pour seul objectif de discipliner une société rebelle.

Car ces mesures ne visent pas les fascistes islamiques, contrairement à ce qui est répété en boucle sur le thème de le guerre, mais les jeunes des cités, cibles des contrôles au faciès multipliés et renforcés, des centaines de familles perquisitionnées qu’elles soient de militants écologistes ou de familles musulmanes, des lieux de cultes a priori suspects, les zadistes de Notre-Dame-des-landes et d’ailleurs… C’est la nouvelle plèbe, mais aussi les classes moyennes, précarisées au même titre que les classes populaires, qu’il s’agit de mater, en leur apprenant à vivre dans une société de contrainte, de contrôle et de surveillance globale.

Car ce fatras de dispositions sécuritaires n’a aucune efficacité concrète contre ceux qu’il prétend combattre. Déployer des milliers de soldats armés de mitraillettes ne fera reculer aucun djihadiste. Au lieu de recruter et de former des centaines d’agents de renseignements pour infiltrer les réseaux terroristes, le gouvernement préfère multiplier les gesticulations martiales, les bombardements contre-productifs et les dispositions honteuses comme la déchéance de nationalité.

Marine Le Pen a décidé de se taire. Elle a raison, puisque Hollande et Valls font le sale boulot qui lui permettra d’apparaître, une fois de plus, comme le pivot de la République nationaliste, xénophobe et autoritaire qu’elle appelle de ses vœux.

A sa manière, l’évolution rapide de la présidence socialiste clarifie la situation. Il y a désormais trois forces en présence, mais ce ne sont pas celles que l’on croit. Face au bloc nationaliste, autour du FN, le bloc libéral-autoritaire pour la défense du système, est organisé autour d’un Janus à deux têtes, Les Républicains et le Parti Socialiste. Où est aujourd’hui la différence entre les politiques et les programmes des deux grands partis de gouvernement ou de leurs affidés que sont l’UDI et le Modem ? Entre « l’Etat fort » réclamé par Alain Juppé, l’Etat d’autorité de manuel Valls et l’Etat « buissonnier » de Nicolas Sarkozy, cherchez les différences, il vous faudra un microscope d’entomologiste ! Ce qui les distingue aujourd’hui est moins important que ce qui les rassemble.

Et puis, il y a un troisième pôle, celui des « cosmopolites », qui refusent à la fois le repli nationaliste, l’ultra-libéralisme et le règne du technocratisme et de l’autoritarisme. Ce bloc n’est pas organisé et encore moins incarné. L’urgence est donc de lui donner une chair, au- delà des appareils vermoulus et minés par l’entre soi. Et ça ne peut pas être au moyen de je ne sais quelle primaire, qui brouillerait encore plus le paysage politique en nous engageant dans un débat sans fin. il faut d’abord organiser un front des libertés démocratiques, regroupant tous ceux qui ne veulent pas céder à la gouvernance par la peur et, en même temps, créer par en bas l’envie d’alternative.

En ce début d’année, un an après Charlie, être optimiste peut paraître irresponsable ! Je ne formule pourtant qu’un seul vœu : que les « irresponsables » de tout le pays s’unissent pour faire reculer les monstres en choisissant l’arme des libertés contre le poison de la peur.

Noël Mamère

Le 11/01/2016.

 

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