Le «dégagisme» continue

Le dégagisme débouche à la fois sur le vide et sur le trop plein. Vide par effondrement à gauche et à droite, trop plein pour le pouvoir personnel. Avec le dégagisme, il ne s’agit pas de prendre le pouvoir mais de déloger celui qui le détient, de vider la place qu’il occupe.

Le premier tour des élections législatives était tout, sauf imprévisible ! « La République En Marche » le survole et confirme la loi d’airain instituée depuis 2002, date de l’inversion du calendrier électoral et de l’alignement du mandat de président sur celui des députés ; par effet mécanique, les élections législatives ont un effet multiplicateur qui bénéficie au parti du président. Les candidats de « la République en Marche » ont transformé la victoire d’Emmanuel Macron, le 7 mai dernier, en triomphe électoral ; le 18 juin au soir, nous allons nous retrouver avec une Chambre violet horizon.

Cette élection a dégagé une partie du personnel politique historique du PS, de LR, mais aussi d’EELV ou du PCF, sans pour autant que le FN et la France Insoumise concrétisent leur score du premier tour des présidentielles. L’abstention de plus de 50 % des électeurs à ce premier tour renforce ce sentiment d’une élection « molle », malgré les apparences : si le parti d’Emmanuel Macron réunit 30 % des suffrages exprimés, 13 % seulement des électeurs inscrits soutiennent « la République en Marche ». Cette abstention, qui s’ajoute aux millions d’abstentionnistes et de bulletins blancs du deuxième tour des présidentielles, démontre que, si la décomposition du paysage politique est arrivée presque à son terme, la crise de représentation, elle, continue de plus belle. L’Assemblée nationale ne servant à rien dans la réalité, pourquoi se déplacer pour voter ?

Le 49.3 utilisé par le dernier gouvernement socialiste, l’absence de scrutin proportionnel et le pouvoir absolutiste de l’exécutif propre à la Vème République, renforcent le sentiment de plus en plus généralisé qu’en dehors du monarque il n’existe point de salut. Ceux qui ont obtenu 40 % des suffrages au premier tour des élections présidentielles ne gagneront qu’une poignée de sièges.

Cette injustice électorale exclut des millions d’électeurs, qui se sentent rejetés parce que « différents ». Elle touche d’abord ceux des quartiers populaires et creuse le fossé entre les territoires. Osons même le terme d’apartheid politique, qui renforce l’apartheid territorial, social et ethnique. L’apartheid politique consiste dans une mise à l’écart durable de tous les segments de la population qui ne pensent pas comme le parti dominant. Cette fracturation de la France entre une majorité de bac + 5, qui ont voté dimanche et une majorité, non diplômée, de travailleurs pauvres, de précaires et de chômeurs qui se sont abstenus volontairement, est le produit spécifique d’une Vème République construite autour du fait majoritaire et de la figure du Président. Emmanuel Macron, dont le mouvement porte ses initiales, pousse jusqu’au bout cette logique délétère.

La Chambre aura encore moins de pouvoir que les précédentes. La gauche et les écologistes, c’est vrai, paient leurs divisions. Mais elles ont été creusées par les politiques publiques d’une gauche gouvernementale qui est allée jusqu’au bout de ses reniements. Cette gauche là est morte. Le PS et EELV sont rayés de la carte. Je ne les pleurerai pas car les partis sont des organismes vivants. Quand ils sont à bout de souffle, ils s’éteignent et sont remplacés par d’autres organismes plus jeunes. C’est ce qui est en train de se passer. Le paradoxe est que le bénéficiaire de ce passage de témoin électoral est précisément celui qui a scénarisé cette évolution mortifère au nom de l’adaptation à la globalisation. Les Français qui ont aimé la Loi Travail vont adorer les prochaines ordonnances !

Enfin, cette élection renforce le « dégagisme », qui repose sur un axiome simple : sortons les sortants. Donnons un coup de balai à la caste politique, considérée, à tort ou à raison, comme un ensemble de « gens d’en haut, liés au système» et déconnectés de la réalité. C’est ce qui s’est passé hier.

Le dégagisme débouche à la fois sur le vide et sur le trop plein. Vide par effondrement à gauche et à droite, trop plein pour le pouvoir personnel. Avec le dégagisme, il ne s’agit pas de prendre le pouvoir mais de déloger celui qui le détient, de vider la place qu’il occupe. Mais « en même temps », comme dirait le nouveau prince qui nous gouverne, la vacance du pouvoir est nulle puisque la destitution de l’ancien pouvoir et l’institution du nouveau sont un seul et même mouvement. C’est donc le même monde, mais sous un visage différent, qui va donc apparaître après cette hécatombe. Une nouvelle génération va accéder à l’Assemblée nationale. Les godillots et les chaussures à clous vont se compter par centaines, déplaçant de fait l’opposition sociale et politique au «macronisme» dans la rue. C’est sur le front social que le combat politique va se jouer. Dès la semaine prochaine.

Les gagnants de la mondialisation ont une responsabilité énorme. Ils peuvent continuer à jouer la loi du plus fort. Ils en ont tous les moyens institutionnels. Ils peuvent choisir d’aller plus loin et d’écraser ceux qui se sont abstenus dimanche. Ils peuvent aussi opter pour le principe de modération et appliquer les principes de bienveillance qu’ils ont mis en avant durant la campagne électorale.

Un dernier mot pour les écologistes : Ils sont tous battus - hormis ceux qui se sont perdus en ralliant les wagons d’en Marche. Une immense tâche nous attend : celle de la refondation d’une écologie politique, sociale, populaire, de transformation, une écologie à la fois humaniste et soucieuse de protection, de prévention et de précaution. J’y prendrai ma part. A ma façon, celle d’un militant qui n’a jamais cessé, depuis René Dumont, Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, d’être fidèle à ses convictions. Comme eux, je sais que « nous sommes des révolutionnaires malgré nous » et que seule une révolution de civilisation face à la toute puissance de l’Economie et de la Technoscience, est nécessaire. Ce qui vient de se passer hier n’est qu’un épiphénomène dans cette lutte séculaire. 

Noël Mamère

Le 12/06/2017.

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