Atmosphère, atmosphère...

Au moment où les candidats à la primaire socialiste s’entretuent de manière virtuelle, des milliers de citoyens sont menacés d’une mort bien réelle, directement liée à la pollution de l’air.

Durant neuf  jours, sans interruption, des millions de Français ont été victimes de la plus grave pollution de l’air survenue dans notre pays depuis dix ans. Les polluants, issus du trafic routier, du chauffage, de l’agriculture industrielle, s’infiltrent dans nos corps, encrassent nos poumons et notre système respiratoire. Il aura fallu attendre neuf jours pour que le Conseil des ministres daigne se pencher sur la question tandis que Ségolène Royal, accaparée par sa campagne pour la présidence du PNUD, vaquait à ses occupations électorales sous les tropiques.

Ce scandale de l’air contaminé, il est vrai, n’est pas nouveau ; souvenons-nous, en effet, du « smog » londonien qui, dans les années cinquante, fit plus de quatre mille victimes ; un événement sur lequel les écologistes tentèrent en vain d’attirer l’attention tant le culte de la bagnole était dominant…Et qui continuent ce travail d’alerte sur une menace invisible qui tue chaque année sept millions de personnes dans le monde, selon les statistiques de l’OMS. En France, les chiffres sont tout aussi effrayants : 48000 décès prématurés par an, induits  par la pollution de l’air, soit dix fois plus que les décès dus aux accidents de la route. Le coût pour la collectivité s’établit à 100 milliards d’euros par an.

Mais ce poison invisible accroît aussi les inégalités sociales et territoriales, en s’attaquant aux composantes les  plus fragiles de la population : les malades, les personnes âgées, les enfants. L’impact sanitaire varie du simple au double selon les espaces urbains ; ainsi de Toulouse à Marseille, la ville la plus polluée de France, avec Paris.

Point n’est besoin d’être un spécialiste pour constater que les familles aux revenus les plus modestes sont les premières victimes de ce que je nomme la « double peine », c’est-à-dire l’accumulation des injustices sociales et environnementales. Souvent, elles sont condamnées à vivre dans des logements de piètre qualité, construits à proximité d’un périphérique ou d’une voie très fréquentée, dont le défaut d’isolation et de ventilation  augmente le niveau de pollution de l’air intérieur et, par conséquent, réduit l’espérance de vie de ceux qui y vivent, notamment des enfants atteints de maladies respiratoires telle que l’asthme.

La pollution atmosphérique est donc un enjeu politique et social majeur. Or, s’il y a bien un domaine où est démontrée l’impuissance du gouvernement, c’est celui de la qualité de l’air. Tout le long du quinquennat de François Hollande, nous n’avons eu de cesse de réclamer l’interdiction du diesel, chaque fois la réponse du gouvernement a ressemblé  à du mépris pour une proposition jugée irresponsable. Au Parlement européen - même si la réglementation a permis des avancées -  les lobbies limitent la portée des décisions, en réduisant drastiquement le nombre de produits polluants à interdire dans la production industrielle.

Tout se passe comme si la santé publique passait derrière la croissance des industries chimiques, agro-alimentaire et automobile, leurs intérêts et leurs profits. L’Etat en rajoute par sa pusillanimité lorsque le Préfet se refuse à décréter la circulation alternée et, quand elle est décidée, ne se donne pas les moyens de la faire respecter. En fait, l’Etat semble paralysé devant un phénomène où pourtant sa responsabilité majeure est engagée qui consiste à garantir la sécurité des citoyens.

Cette situation est le produit d’une démission généralisée devant les pollueurs. A partir du moment où l’Etat a cédé devant les pourfendeurs de l’éco-taxe, toutes les barrières politiques et psychologiques ont cédé. La seule petite musique que l’on entend est celle de l’impuissance, de l’impossibilité de combattre une pollution de l’air, peu ou prou présentée comme inéluctable.

C’est ce climat idéologique qu’il convient de changer si l’on veut qu’un jour, enfin, soit prises des mesures énergiques à la hauteur d’un scandale qui ressemble à celui de l’amiante.

Dans un nouveau rapport, publié jeudi dernier, la Cour des comptes pointe elle aussi, « l'absence parfois constatée de cohérence entre les actions entreprises au niveau local et les mesures prises nationalement », soulignant ainsi que la lutte contre la pollution atmosphérique n’est « pas encore une priorité nationale. » L’agence Airparif a vu ses financements réduits après le désengagement des départements de  la Seine-et-Marne, en 2015 et des Yvelines, en 2016. La lutte contre la pollution de l’air a de fait régressé ces dix dernières années, en termes de moyens et de politiques publiques.

De même qu’il existe un négationnisme sur la question du réchauffement climatique, nous assistons à un déni politique sur la pollution de l’air. Les deux se rejoignent, d’ailleurs, puisque c’est le refus d’en finir avec l’économie carbonée, d’interdire les subventions aux industries pétrolières, la construction effrénée d’autoroutes et de routes, l’abandon du rail et des transports en commun qui sont constitutifs de ces deux crimes prémédités contre la santé publique. Pire, l’impunité des industries de l’automobile dans l’affaire du « dieselgate » - alors que la dangerosité des produits toxiques est démontrée - rend caduc le principe de précaution inscrit dans la Constitution.

Nous sommes en situation d’urgence absolue et chacun peut constater que rien n’est fait pour parer à ce qui s’apparente à de la non-assistance d’une population en danger.

Tous nos politiques nous demandent de les suivre pour changer d’ère. Si l’on commençait par changer d’air, ce serait déjà pas mal ! Le droit à un air pur et non empoisonné devrait constituer la première préoccupation des prétendants à la charge suprême. On en est loin.

 

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