Contre l'impunité

La chronique de la fracture entre les quartiers populaires et l’institution policière ne s’arrête jamais. L’impunité pour les violences policières est la règle et quand un policier est condamné à 5 ans avec sursis pour avoir tué dans le dos un Amine Bentounsi, on s’étonne devant cette exception.

La chronique de la fracture entre les quartiers populaires et l’institution policière ne s’arrête jamais. L’impunité pour les violences policières  est la règle et quand un policier est condamné à 5 ans avec sursis pour avoir tué  dans le dos un Amine Bentounsi, on s’étonne devant cette exception. Rien n’a changé depuis les révoltes de 2005, la litanie des violences policières, pratiquées souvent par des jeunes recrues sans formation, envoyées dans les banlieues comme dans des territoires occupés et soutenues par leur hiérarchie et leurs syndicats, se répète sans fin…Et des représentants officiels de l’institution policière en sont à trouver « convenable » le terme de « Bamboula », aux relents coloniaux que l’on croyait d’un autre âge.

Ce que l’on appelle en arabe, « la hogra » l’humiliation, est un effet de l’apartheid dont la cause principale est l’abandon par l’Etat des quartiers populaires, depuis des décennies. Il est à l’origine de cette guerre civile de basse intensité qui s’installe dans les banlieues de notre pays et que l’on ne veut pas voir. Le délabrement des grands ensembles et le mal logement endémique, la relégation et l’assignation de fait à résidence, le chômage et l’absence d’avenir comme seul horizon, sont la toile de fond des premières révoltes dans les années 80, aux Minguettes, jusqu’à celles suscitées par le viol de Théo ces dernières semaines.

Les autorités publiques de ce pays ont tout oublié et n’ont rien appris. Elles n’ont pas compris qu’en renonçant au droit de vote pour les étrangers, aux récépissés contre les contrôles d’identités arbitraires, aux CV anonymes, à toute politique de discrimination positive, qu’en supprimant la police de proximité, les subventions aux associations, elles ont allumé le feu. En instituant les BAC et les BST, les «  Brigades de Sécurité du Territoire » , en autorisant l’armement des polices municipales, en permettant l’utilisation du Taser et du flash-ball, en pratiquant « le pliage » et les clefs d’étranglement comme techniques policières, elles ont « américanisé » la vie quotidienne des banlieues et nourri le ressentiment, la colère, les frustrations, qui sont aujourd’hui à la racine de l’affrontement permanent.

Les familles des victimes des violences policières sont souvent harcelées, parce qu’elles osent relever la tête. Comme celle d’Adama Traore, assassiné par la police, dont un des frères, Baguy, est en prison depuis novembre et les deux autres sont  gardés à vue depuis ce  lundi matin. Ces familles se sont mobilisées à travers des associations comme « Vies Volées » et ont pris la tête d’un rassemblement qui va compter dans les prochaines années. Avec elles, les victimes de tous les racismes, les migrants, les réfugiés et sans papiers relèvent ce défi : oser apparaître en pleine campagne présidentielle non plus comme les boucs émissaires du Front National et de la Droite, mais comme des acteurs à part entière de la société civile, qui refusent d’être traités comme des citoyens de seconde et utilisés comme chair à canon électoraliste. Le fait même que leur appel à la manifestation soit soutenu par la CGT, la FSU, la Ligue des Droits de l’homme, la plupart des partis de gauche, de EELV au PCF, à l’exception notable du Parti Socialiste, est le signe que quelque chose est en train de bouger au sein du camp dit progressiste.

Jusqu’ici, la lutte contre le racisme et les violences policières était le domaine réservé de la gauche radicale, désormais dans les quartiers populaires une nouvelle génération se lève en son nom propre, qui refuse la compassion et le paternalisme des partis politiques de gauche, champions du clientélisme à son égard. Elle trouve les chemins de l’empowerment, c’est-à- dire de sa propre capacité à prendre des responsabilités là où elle vit, dans sa ville, dans son quartier. Elle retourne l’accusation de communautarisme contre ces pouvoirs exclusivement « blancs », qui  la maintiennent en marge des lieux de décision politique et économique. Elle s’auto-organise avec ses propres références : de Black Live Matters, le mouvement des blancs et noirs américains contre l’impunité policière, au plus lointain Black Panthers Party ou au mouvement des Droits civiques de Luther King.

Elle dénonce non seulement le racisme diffus, mais surtout l’institutionnel, le racisme d’Etat, qui a organisé structurellement cette marginalisation des populations des quartiers populaires, en faisant voter des lois discriminatoires, en maintenant des  dispositifs issus de la colonisation, comme les centres de rétention, le contrôle au faciès ou l’Etat d’urgence, en laissant impunis des crimes, comme ceux perpétrés contre Ziyed et Bouna, Adama et Théo, dont on s’obstine à vouloir requalifier le viol.

Le  dimanche 19 mars donnera peut-être naissance à un nouveau Martin Luther King ou une Angela Davis parmi ces jeunes qui, avec des dizaines de milliers de nos concitoyens, vont participer à cette « Marche pour la Justice et la dignité », de la Place de la Nation à la République. J’y serai, car dans le marasme actuel de la politique, la fange dans laquelle se vautre la droite « républicaine », dont l’équipe de campagne ressort des caricatures antisémites des années trente ,  qui peut ouvrir la possibilité de l’élection d’une « post fasciste », il est plus que jamais nécessaire d’oser relever la tête.

J’y serai, parce que devant ce retour du pétainisme, sensible dans la littérature des Zemmour et des De Villiers, qui a contaminé aussi une partie de la police, il faut oser être au côté de ces nouveaux hussards de la République, attaqués pour ce qu’ils sont par les héritiers des milices des années trente, des Croix de Feu et du PPF. 

J’y serai, parce que je ne me résous pas à cette lepénisation des esprits et d’une partie de l’appareil d’Etat. Mon pays vaut mieux que cette terrible régression qui annonce des tempêtes politiques dont on ne mesure pas suffisamment l’intensité.

 

Noël Mamère.

Le 13/03/2017.

 

 

 

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