D'Orlando à Marseille, malaise dans la civilisation

Qu’y-a-t-il de commun entre la tuerie d’Orlando et la bataille rangée entre hooligans anglais et russes à Marseille ? Apparemment rien, sinon l’absurdité et la gratuité de ces actes aussi violents que redondants. Mais c’est justement cette absurdité qui fait réfléchir.

La violence a toujours existé  - référons nous à Hobbes, repris par Freud, pour lequel l’homme est un loup pour l’homme -  Au XXème siècle elle a été le fait de régimes totalitaires, qui l’ont utilisée comme une arme politique pour éradiquer leurs adversaires. L’Etat tuait alors au nom de la race et de la classe ; Il utilisait la haine des autres, contre les Juifs en Allemagne, contre les Arméniens en Turquie, plus récemment contre les Tutsi au Rwanda. D’autres acteurs, non étatiques cette fois, se sont servis de cette violence du faible au fort, comme les résistants antifascistes ou les décolonisés… Si, aujourd’hui, la violence a toujours besoin de boucs émissaires, comme les gays ce samedi à Orlando, elle présente d’autres caractéristiques, liées à la marchandisation du monde. 

La violence est mise en spectacle : celui qui commet le crime doit connaître son « quart d’heure de gloire » à la télévision, comme le disait Andy Wahrol. La violence avance au même rythme que les technologies de communication : il s’agit d’utiliser au maximum les réseaux sociaux, Facebook, Twitter, Instagram… Pour faire vivre l’acte de violence auprès de plus grand nombre. Cette viralité de la violence marchandisée transforme le fait divers en fait politique majeur. Si le terrorisme a toujours existé depuis la secte des Assassins, sa force s’est décuplée en se projetant massivement sur les écrans de notre intimité.

La violence est individualisée. Même si les hooligans sortent en meute, chacun des membres de ces clubs ultras est en compétition avec les autres. C’est d’abord la loi du plus fort, la loi de la jungle, qui règne partout en maitre absolu. L’individualisme présenté comme une libération peut se muer en sauvagerie.

En revendiquant la tuerie d’Orlando, Daech théorise la pratique des loups solitaires,  appelant chacun à se sublimer dans et par la violence pour devenir martyr. « Do it yourself », le slogan des communautés hippies issues de Mai 68 et théorisé par Jerry Rubin, s’est mué en « Tuez vous mêmes, vous vous réaliserez ».

Enfin, la violence d’aujourd’hui n’a même plus besoin de sens ou d’une quelconque explication. Elle se suffit à elle-même. A l’instar de l’économie, qui produit pour produire, la violence s’auto-reproduit en boucle sans nécessiter de causes. L’occasion faisant le larron, il suffit d’un événement festif quelconque pour qu’elle s’accomplisse. Dans ce village global et marchandisé, l’absurdité du geste se marie aussi avec la fête. La violence fait partie intégrante des jeux. Les hooligans utilisent le football comme moyen de mettre en scène leurs bagarres alcoolisées les terroristes tuent dans les lieux festifs, au Bataclan comme à Orlando, là où les jeunes se retrouvent pour se divertir et être ensemble.

Mais la violence passe aussi par la maitrise des armes. L’Amérique de la libre entreprise considère que le port d’arme, garanti constitutionnellement, est un droit à l’autodéfense pour tous les citoyens. Malgré sa vingtaine de déclarations à la suite de massacres similaires, Obama n’a jamais pu mettre en cause la NRA (National Rifle Association), le puissant lobby des armes. Mieux, la vente d’armes est devenue un critère de progrès social dans la France de la gauche néoconservatrice où s’ouvre ce lundi le Salon « Euro Satory ». Vous avez aimé les interventions françaises de ces dernières années, vous adorerez visiter ce salon de l’horreur, à Villepinte où les marchands d’armes français vont pouvoir parler affaire avec les VRP des dictatures, sans que cela n’affecte un quelconque responsable politique.

Tous ces traits de la violence actuelle reflètent ce qu’est devenue la société au temps de la mondialisation. La violence est consubstantielle au capitalisme, dont Jaurès disait qu’il porte la guerre comme la nuée porte l’orage. Avec la volonté prométhéenne de maitriser la nature, qui domine cette ère de la démesure, la violence est même un des moteurs de ce monde. On n’a jamais autant violenté l’environnement que durant ces dernières décennies, pourquoi l’humanité échapperait-elle à ce processus encouragé d’en haut ? La violence est devenue nécessaire à un système où nos vies valent moins que les profits des actionnaires. Elle ne va donc pas s’arrêter. Bien au contraire. Toutes les conditions sont réunies pour que nous entrions dans une ère de violence incontrôlée… Qui se nourrira des demandes de régimes autoritaires pour, soi-disant, mieux la combattre !  

C’est pourquoi les écologistes, parce qu’ils sont contre ce système anthropophage, prônent la non-violence comme valeur et comme moyen de résoudre les conflits dans leurs principes fondateurs. Pour autant nous ne sommes pas des benêts. Nous savons très bien que la société doit se défendre contre les agressions de toute nature qu’elle subit. Mais il est illusoire de penser que la lutte contre la violence passe par plus de violence. Chaque fois, l’engrenage infernal amène l’homme à des extrémités toujours plus fortes.

Nos sociétés dites « civilisées », loin de pouvoir civiliser complètement la pulsion de mort, nous entrainent inexorablement, d’escalade en escalade, vers l’anéantissement. Il faut donc pouvoir y opposer les forces de la vie et de l’esprit. Dans son ouvrage prophétique, « Malaise dans la civilisation », publié après le Krach de 1929 et durant la montée au pouvoir des nazis en Allemagne, Freud mettait en scène cet affrontement entre les pulsions de vie et de mort.

Nous vivons l’accélération de cette guerre de tous contre tous, mais nous pouvons réduire la part animale qui est en nous. A condition de le vouloir. Le soulèvement de la vie contre ceux qui répètent à l’infini la maxime du général franquiste « viva la muerte », voilà l’enjeu de notre siècle.  

 

P.S/1 : Le 14 juin, tous à Paris contre la loi El Khomri. Contrairement aux espérances du gouvernement, la mobilisation contre la loi travail continue pendant l’Euro de foot. Ce mardi, des centaines de milliers de manifestants montreront que la révolte de la gauche profonde contre les porteurs de la loi « dumping social », ne faiblit pas. Et après, le 23 et le 28, le mouvement continue, jusqu’au retour du texte à l’Assemblée où, cette fois, j’ose espérer, nous trouverons 58 courageux pour s’opposer au 49.3 par une motion de censure de gauche.

P.S/2. : Un congrès du parti EELV pour rien. On reprend les mêmes et on recommence. Misère de l’écologie politique. Faudra-t-il sauver le malade contre lui-même ?

 

Noël Mamère

Le 13/06/2016.

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