L'union sacrée est une défaite de la pensée

Il est normal et juste que l’Etat montre sa détermination face à l’ère de ténèbres, que le Président préside, que le gouvernement gouverne, que les institutions fonctionnent. Il est normal et juste que le Congrès puisse se réunir, que le Président se concerte avec les forces politiques, vienne auprès des victimes, organise la riposte à l’horreur. Mais pour que la société puisse se défendre, elle doit comprendre, mettre des mots sur les événements. Et ces mots ne peuvent se réduire à ceux de la feuille de route du président de la République, fut-elle rebaptisée «  Union Sacrée ».

Il est normal et juste que l’Etat montre sa détermination face à l’ère de ténèbres, que le Président préside, que le gouvernement gouverne, que les institutions fonctionnent. Il est normal et juste que le Congrès puisse se réunir, que le Président se concerte avec les forces politiques, vienne auprès des victimes, organise la riposte à l’horreur. Mais pour que la société puisse se défendre, elle doit comprendre, mettre des mots sur les événements. Et ces mots ne peuvent se réduire à ceux de la feuille de route du président de la République, fut-elle rebaptisée «  Union Sacrée ».

 L’Histoire nous prouve que l’Union Sacrée a toujours été utilisée pour amener la  gauche à se soumettre à la logique de guerre de la droite.  Le premier à mettre en œuvre ce « concept » politique, fut le président Poincaré, le 4 Août 1914, au lendemain de l’assassinat de Jean Jaurès qui s’opposait à la guerre, pour en appeler à l’union de tous les partis  et lancer la France dans la guerre contre l’Allemagne. On sait ce qu’il advint : une génération fauchée par les marchands de canon. En Mars 1956, L’Union Sacrée vote les pouvoirs spéciaux à Guy Mollet, pour lutter contre le FLN algérien. C’est la guerre d’Algérie. L’Union Sacrée n’est qu’un stratagème qui a pour but de dissimuler les désaccords de fond au sein d’une société et de  faire passer le projet d’une République sécuritaire.

Personne, ici, ne nie la nécessité de répondre au défi lancé par l’Etat Islamique. Ces morts, nos morts, qui venaient faire la fête, écouter de la musique, regarder un match, se sont retrouvés victimes d’une guerre qu’ils croyaient lointaine. Mais la guerre n’est que le prolongement de la politique par d’autres moyens. Et la guerre, nous la faisons depuis quinze ans. D’abord en Afghanistan, puis sur d’autres théâtres d’opérations, comme la Libye, le Mali, l’Irak et la Syrie. Ceux à qui nous faisons la guerre ripostent à leur façon, asymétrique, face à nos bombardements, à nos drones, à nos assassinats ciblés. Ils l’ont d’ailleurs dit eux mêmes, avec leurs mots et avec leurs balles, au Bataclan, vendredi soir.  C’est la loi de toute guerre.

Si nous sommes en guerre, comme le dit le Président de la République, alors soit, mais identifions l’ennemi. Cet ennemi, c’est  l’islamo-fascisme, c’est-à- dire un fascisme religieux,  qui  se réclame de l’Islam mais qui n’a rien à voir avec la tradition musulmane et même, oserais-je dire, avec l’islamisme politique. Il est le produit de la fusion entre le fanatisme religieux et une barbarie occidentale, le national-socialisme, dont s’est largement inspiré, dès son origine, le parti Baas, puis Al Qaïda en Irak. Ce dernier a été influencé par un prédicateur, Sayyid Qotb, mort en 1960, qui avait rompu avec les Frères musulmans sur un point capital : Il ne voulait plus faire de compromis avec toute souveraineté, même celle d’un Etat musulman. Pour lui, tout individu devait obéir et appartenir à Dieu, comme dans le nazisme, tout aryen devait appartenir au Führer. Cette théorie a plusieurs conséquences : la destruction de tout corps intermédiaire, de tout espace public et privé, de tout parti, syndicat ou association qui n’est pas soumise à la seule loi non écrite de la Charia. C’est un courant idéologique et politique transnational, qui agit avec méthode, qui se pense comme Califat à vocation mondiale. Daech, l’Etat Islamique, ce monstre à la confluence du Moyen-Age, du totalitarisme du 20ème siècle et des réseaux sociaux du XXIème, en est l’incarnation. Nous avons affaire à une organisation politico-militaire  à vocation terroriste planétaire, dotée d’un projet politique, qui se pense comme telle. Elle possède une armature idéologique structurée,  dispose de sa propre agence de communication, construit un Etat, lève des impôts, mobilise des dizaines de milliers de soldats, entretient depuis près de 18 mois des milliers de fonctionnaires dans un territoire comprenant la moitié de la Syrie et de l’Irak…

Dès lors, c’est un contre-sens de s’acharner à vouloir essentialiser ses membres comme « musulmans » ou «  fous » ou « jeunes des quartiers  ayant des problèmes », même s’ils peuvent présenter ces caractéristiques et bien d’autres. Mais quand ils agissent, c’est avant tout comme des militants fascistes religieux. Et ils doivent être combattus et défaits comme tels.

Tandis que nous tentons d’affaiblir l’Etat Islamique (et non Daech, acronyme qui ne lui donne pas son véritable nom en arabe), par des moyens militaires, il s’en prend à nos seules vraies défenses que sont nos libertés et essaie de nous déstabiliser. Rappelons nous que, il n’y a pas si longtemps, la guerre du Vietnam n’a pas été perdue militairement par l’armée américaine mais parce que cette guerre avait perdu sa légitimité  auprès du peuple américain.

Ce que l’EI tente d’affaiblir, c’est notre cosmopolitisme. En janvier, avec Charlie, leur cible était la liberté d’expression, la liberté de penser des dessinateurs, des journalistes et, en même temps, une tradition française, née de la lutte contre le despotisme en 1789. Les juifs aussi, incarnation, avec l’esprit diasporique, de ce « Tout Monde » dont parle le poète Edouard Glissant. Le cosmopolitisme toujours. Le cosmopolitisme insurgé des villes rebelles comme Paris, ce Paris de la Commune, des MOI, de la résistance à l’oppression, des barricades de 1830 à 1968, ce Paris métissé, qui est notre véritable ligne de défense contre le fascisme religieux.

L’EI peut être vaincu, mais à condition de ne rien lâcher sur nos valeurs, nos principes, nos convictions. Ce n’est pas en stigmatisant un peu plus les musulmans, en prenant des mesures inefficaces et discriminatoires que l’on combat le fascisme. Au contraire, on va dans le sens de l’EI, qui cherche à faire des musulmans un bouclier humain.

L’EI peut être vaincu, mais pas avec les méthodes que les Etats-Unis et la Russie utilisent depuis deux décennies, de l’Irak à la Tchétchénie.

La politique d’intervention militaro-humanitaire, ça n’a pas marché. Les interventions au sol ou dans les airs, ça n’a pas marché. Les assassinats ciblés, ça n’a pas marché. Avec leur commande des massacres à distance, les drones sont d’ailleurs la politique inversée de Daech. Ceux qui tuent à des milliers de kilomètres et commettent une bavure contre un mariage ou une fête rituelle, ou un hôpital de MSF en Afghanistan, ressemblent aux commanditaires des attentats de Paris. Ils tuent avec leur bonne conscience… Et produisent en retour des monstres. La seule chose qui a  fonctionné jusqu’à présent, c’est la résistance kurde en Syrie et en Irak. Parce qu’elle est l’œuvre du peuple, qui résiste seul sur place. Parce que, depuis Kobane, les brigades de l’Armée Syrienne Libre se joignent à elle. Parce qu’elles ne dépendent pas du seul jeux des puissances mondiales ou régionales, arc boutées sur la défense de leurs seuls intérêts d’Etat.

Nous avons aujourd’hui le devoir de défendre la société, une société de libertés, contre tous ceux qui chercheront à les remettre en cause, à les rogner, une société d’égalité pour tous contre tous ceux qui discrimineront  en fonction de la couleur de peau, de la religion, du sexe… Une société de fraternité et de solidarité.

Nous sommes en guerre, certes, mais ce n’est pas une raison pour sombrer dans le renoncement à ce qui est le sens même de nos valeurs. Le « pacte sécuritaire » qui nous est proposé, n’est qu’une habile triangulation pour faire avaler à la gauche la camelote de la droite : état d’urgence prorogé de trois mois sans explication, et éventuelles modifications profondes décidées dans l’urgence de l’émotion, interdiction des manifestations, approbation du principe de déchéance de la nationalité, expulsions massives, régression de l’Etat de droit par la constitutionnalisation d’un Patriot Act à la française… Ce n’est rien d’autre qu’une logique de guerre intérieure permanente qui nous est imposée à la faveur du massacre du vendredi noir. Elle n’en sera pas plus efficace pour autant. Notre besoin n’est pas de banaliser le tout sécuritaire, mais de renforcer les moyens de renseignement et de contre terrorisme, de justice et de police sur le terrain, de faire moins d’esbroufe pour faire croire que l’on protège la population et plus d’infiltrations et d’asséchement des réseaux, plus de politique internationale et moins de vente d’armes à des régimes qui encouragent, de fait, l’insurrection djihadiste.

Une dernière remarque, cet événement nous aura appris au moins une chose : nous savons maintenant ce qui pousse des femmes, des hommes, des enfants, à risquer leur vie en traversant la méditerranée et à errer de murs en murs à travers l’Europe. Ils ont les mêmes visages que ceux qui ont été assassinés lâchement au Bataclan ou rue de Charonne, vendredi soir, mais ils en ont connu des dizaines chez eux. Ce n’est pas la France qui est touchée, c’est l’humanité que l’on assassine à Paris, à Alep ou ailleurs. C’est nous. La seule Union Sacrée qui vaille, c’est celle de l’humanité blessée, qui doit oser se révolter contre la barbarie.

Noël Mamère

Le 17/11/2015.

 

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