La «coluchisation» de la politique

Trente ans, jour pour jour, après la mort absurde en moto de Michel Colluci, le rêve de l’humoriste est en train de se transformer en réalité. Les pitres remplacent les hommes politiques, ceux-ci ayant cessé d’être drôles aux yeux de leurs électeurs.

Trente ans, jour pour jour, après la mort absurde en moto de Michel Colluci, le rêve de l’humoriste est en train de se transformer en réalité. Les pitres remplacent les hommes politiques, ceux-ci ayant cessé d’être drôles aux yeux de leurs électeurs. En Italie, à Rome, mais aussi à Turin, deux jeunes femmes viennent de remporter la mairie. Elles sont membres du Mouvement cinq étoiles du comique Beppe Grillo qui, en 1985, avait partagé  l’affiche du « fou de guerre » avec Coluche. Ce mouvement, fondé en 2008, n’a cessé de dénoncer la corruption et le clientélisme de ceux qui font profession de la  politique. Comme Coluche en 1981, Beppe Grillo a fondé son succès sur la défiance des citoyens envers un système où droite et gauche de gouvernement pratiquent la même politique, s’asseyant sur leurs promesses, trahissant leurs électeurs, gaspillant l’argent public, promotionnant les intérêts des lobbies contre l’intérêt général… Même si le Mouvement cinq étoiles a des accents anti- immigration, un programme confus et démagogique mêlant écologie et rejet de l’Europe, il surfe sur le rejet du système et la demande de démocratie participative, en sélectionnant ses candidats sur Internet et en pratiquant des formes nouvelles de démocratie directe issues des initiatives du parti Pirate et également appliquées par Podemos en Espagne.  

Cette « coluchisation » de la politique n’est pas réservée à l’Europe, puisqu’en 2015 le comique Jimmy Morales est arrivé au pouvoir au Guatemala et que, en Haïti, un chanteur est devenu Président. On pourrait ajouter Donald Trump à cette liste, qui prétend investir la Maison Blanche en multipliant les blagues racistes et xénophobes. Mais Coluche, lui, savait prendre ses distances et donnait un contenu progressiste à la dérision qu’il maitrisait comme un professionnel.

Trente ans après, la confusion des genres entre les comiques et les politiciens est en passe de devenir la nouvelle loi de la politique.  Face à une politique devenue hors-sol, la révolte des électeurs se généralise dans toute l’Europe : En Angleterre, avec le Brexit, en Espagne, avec la montée de Podemos. En France et dans l’est de l’Europe, comme en Autriche, en Finlande, en Hollande, la montée en puissance des clowns tristes de l’extrême droite devient un fait politique majeur ; Ils s’installent dans l’espace public en utilisant trois recettes : le détournement du sens, la guerre des mots, la mise en ridicule de leurs adversaires. Ils le font d’autant plus facilement que le spectacle de la politique est démonétisé à tous les étages. La dérision a rempli le vide des idéologies, considérées comme autant d’entreprises totalitaires. Les responsables politiques ont désacralisé la fonction en allant se vautrer dans toutes les émissions de divertissement à dominante populiste (ce qui m’est aussi arrivé, il faut le reconnaître !). Enfin, ils ont choisi le dérisoire et l’accessoire en lieu et place de leurs programmes : des cantines Hallal au voile à l’université, c’est à qui inventera le débat le plus idiot de l’année.

La politique aujourd’hui est à l’image de la chanson de François Béranger, chanteur engagé des années soixante-dix : « Magouille Blues ». Le refrain était celui-là :

« Tous les sept ans et même parfois avant

On a droit au grand carnaval

Au carnaval de la magouille

Au grand défilé des embrouilles

C'est tellement bidonnant

Que ça en devient consternant »

 

Aujourd’hui, nul doute qu’il pourrait reprendre son refrain pour commenter le lamentable spectacle du PS français, qui se joue à guichets fermés. La dernière trouvaille de l’appareil du PS et de l’Elysée consiste en l’invention des «primaires de la gauche de gouvernement » ; Le PS qui ose tout, comme l’aurait formulé Michel Audiard, a été encore une fois le plus le plus rapide et le plus malin dans ce jeu de bonneteau : Il a inventé les « primaires maison » pour le Président. On dépose sa candidature juste avant les fêtes de fin d’année et on réduit à 15 jours la campagne, pour un vote fin janvier avec les comparses complaisants du PRG et des écologistes annexés, qui valideront la candidature du locataire de l’Elysée.

Ce nouveau dîner de cons piège les frondeurs, pris à leur propre naïveté. Qui ira participer à ce jeu de dupes ? Ce nouveau tour de magie de Jean-Christophe Cambadélis va accentuer la « coluchisation » de la politique et la montée en puissance du Front National. Tout comme le faux vrai référendum de Notre-Dame-des- landes, organisé le prochain week-end…

Le PS invente la fausse vraie démocratie participative : La primaire comme le référendum, ont le goût de la démocratie directe, y ressemblent, mais ne sont que des faux-semblants qui accentuent la dépolitisation des citoyens et augmente leur rejet des politiciens. Ces simulacres de démocratie ne sauveront ni François Hollande ni le PS atteints de nécrose aigüe. Car la réalité est là, qui s’impose : trois mois insoutenables durant lesquels le chef de l’Etat a tenté d’imposer l’odieuse déchéance de nationalité, quatre mois passés à guerroyer pour imposer le détricotage du Code du Travail et, aujourd’hui, le couple exécutif qui n’hésite même plus à remettre en cause le droit de manifester inscrit dans notre Constitution.

Dans ces conditions, la « coluchisation » de la politique est peut-être le préalable à la réappropriation par les citoyens de leur capacité d’agir, de leur pouvoir de décider. La crise des partis n’est ni une bonne ni une mauvaise chose mais, d’abord, un fait.

Quand les partis, instruments de régulation, jouent à contre-emploi et sont rejetés massivement, la politique ayant horreur du vide invente d’autres chemins. Nous vivons ce moment où la tragédie tourne à la farce et où ceux qui disent la vérité sont plus souvent les humoristes que les politiques excellant dans l’art du mensonge.

Pour restaurer la crédibilité et l’éthique de la politique, ce n’est pourtant pas d’un Coluche dont nous avons besoin, mais d’une génération nouvelle, née à Nuit Debout et autres lieux de réappropriation politique, qui ne nous raconte l’histoire d’un mec mais de la rencontre entre l’écologie, le social et le cosmopolitisme ; l’histoire du monde de demain.

 

Noël Mamère

Le 20/06/2016.

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