Primaires de la droite: une journée particulière

Décidément les primaires se suivent et se ressemblent : les tenants des appareils et celles et ceux qui sont considérés comme les favoris tombent les uns après les autres. Après Cécile Duflot, c’est donc au tour de Nicolas Sarkozy, l’idole des fans « LR », de « tomber » brutalement. Même si les deux primaires ne peuvent être comparées, sur le plan quantitatif comme sur celui des enjeux, une même logique les structure, qui avait déjà mise au tapis Martine Aubry en 2011.

Dans ce jeu de massacres, chaque électeur se sent désormais libre de son choix et refuse d’être un pion manipulé par un chef de parti et ses lieutenants ; les partis ne sont plus les faiseurs de roi et tout est possible. Les primaires sont une machine à détruire les appareils et à renforcer les phénomènes d’incarnation, de personnalisation, de présidentialisation, pour le meilleur et pour le pire.

Ce qui apparaît comme un succès démocratique est en réalité un retour masqué au vote censitaire. Quatre millions de voix, c’est à la fois énorme et peu représentatif des 43 millions d’électeurs. Ce sont les électeurs les plus politisés, les plus âgés, les plus aisés qui se déplacent pour éliminer d’abord et choisir ensuite leur champion, qui doit correspondre aux codes implicites de leur famille politique. Dans le cas des primaires de la droite et du centre, le choix de François Fillon représente cette catégorie d’électeurs de la droite profonde qui a instrumentalisé le vote pour se débarrasser du candidat du karcher, de la racaille, des gaulois et de la double ration de frites. L’ex-président de la République, qui misait tout sur la fracture identitaire, s’est trompé d’élection. En voulant récupérer le vote des électeurs du FN, il s’est à la fois coupé de l’électorat conservateur, que rebutait sa vulgarité naturelle, et de l’électorat du centre droit excédé par son hystérisation des clivages. Le réflexe anti Sarkozy a donc joué à plein, mobilisant à la fois une grande partie des électeurs de la droite et du centre, mais aussi de la gauche (600000 voix sur quatre millions), qui ne souhaitaient pas voir revenir au pouvoir un homme transformé en épouvantail politique.

Si cette éviction de Nicolas Sarkozy, Trump au petit pied, est une bonne nouvelle en soi, elle renforce en fait le clivage avec une partie des électeurs populaires de la droite qui risquent d’alimenter l’escarcelle de Marine Le Pen faute de représentant crédible.  D’autant plus que cette dernière peut apparaître comme la seule capable de protéger les employés, les ouvriers et les précaires, des coupes claires promises par le Thatcher de la Sarthe.

 

La seconde bonne nouvelle, très paradoxalement, c’est que la droite s’est choisie un candidat de convictions, qui traduit l’expression de deux mouvements sociaux ayant marqué le quinquennat Hollande : celui, trop oublié, des «pigeons» et autres volatiles, représentant les petits patrons, les start-up, les révoltés contre l’impôt ; Cette contestation des entrepreneurs sur les réseaux sociaux, qui fut suivie par celle des Canaris, des Moineaux, des Autruches, des Abeilles, des Poussins, des « médecins ne sont pas des pigeons », des  Hiboux, des Dupés, des Pendus et des Pigeons du bâtiment… Enfin, le mouvement des Bonnets rouges, qui a poussé le gouvernement à renoncer à l’écotaxe, se place lui aussi dans cette lignée antifiscaliste. La pression exercée par ces mouvements d’en bas, spontanés mais très organisés par des privilégiés soutenus par le MEDEF et la CGPME, n’ont pas été sans conséquences sur l’adoption du cours nouveau adopté par le gouvernement Ayrault, notamment avec le CICE et le Pacte de responsabilité.

Le deuxième mouvement, ce fut, évidemment, celui de la « Manif pour Tous », vécu comme une sorte de Mai 68 à l’envers par toute une nouvelle génération de la droite, réactionnaire et traditionaliste, voire homophobe, sur la question de la famille. Le mouvement « Sens Commun », qui regroupe une partie significative des cadres issus de cette mobilisation de masse, avait décidé de soutenir François Fillon et a largement contribué à cet étonnant résultat de la primaire. D’une certaine façon, c’est une bonne chose : La classe politique est rappelée à l’ordre par la société.

Le succès de François Fillon peut ainsi se lire dans le refus, assumé par les électeurs, de respecter les scénarios imposés d’en haut. En ces temps de tsunamis politiques, on glose beaucoup sur les candidats « anti système » sans jamais dire ce qu’est ce système. A leur manière, les électeurs de droite et du centre l’ont explicité. Ce système politico-économico- médiatique, repose sur une oligarchie fière de l’entre-soi, de ses connivences et de sa pensée unique ; il est verrouillé et repose sur la reproduction du pareil aux mêmes. Tout candidat apparemment marginal, qui fait croire qu’il est possible de changer la donne, peut donc espérer être choisi par celles et ceux qui se sentent exclus par ce mécanisme. Lorsque, en plus, il représente une pensée structurée, exprimant les aspirations d’une partie de la société, celle-ci lui accorde temporairement sa confiance, indépendamment de la réalité de ce qu’il représente sur le champ politique. Plus le candidat en question apparaît comme maltraité par les médias, ignoré par les people, moqué par les humoristes, plus il plait à ceux qui se réfugient dans le silence, du fait même qu’ils ne se sentent plus représentés, dans les médias comme dans le champ politique.

Dans des situations de confusion extrême, qui ressemblent à maints égards aux années trente, tout peut arriver, le meilleur comme le pire. François Fillon n’est ni le meilleur ni le pire, il représente la quintessence d’une pensée de droite libéralo-conservatrice, recouverte pendant plus de quarante ans par une droite à la fois bonapartiste et radicale socialiste qu’incarnait son parrain, Jacques Chirac. Fillon, le fidèle de Séguin, a souvent été marginalisé par Juppé et Sarkozy, même si, comme « collaborateur» de ce dernier, il a coproduit et cogéré durant cinq ans la totalité des politiques publiques qui ont amené les Français à rejeter en bloc son bilan, en mai 2012. Fillon, c’est l’histoire du petit chose qui fait la nique aux puissants en s’imposant par son travail de fond et son obstination.

Mais, et c’est la troisième bonne nouvelle de cette élection, les électeurs de la droite et du centre ne veulent plus des gens qui ont eu ou auront à supporter des casseroles judicaires et éthiques. Si Juppé et Sarkozy ont été balayés, c’est que, par contraste, François Fillon apparaissait comme un candidat honnête, sans mise en examen, sans affaires, sans condamnation. Le temps est à la probité et à la morale en politique. Si nous n’introduisons pas des clauses d’inéligibilité dans le Code électoral, si nous laissons les Balkany et autres continuer à parader, si nous ne nettoyons pas les écuries d’Augias, là aussi le peuple prendra les devants, en remerciant ceux qui sont sortis des clous et en votant pour l’extrême droite.

Au total, la droite s’est payé une bonne fête hier soir.  Le 20 novembre  2016 fera date dans son histoire de la droite. A nous, à gauche, de lui rendre la pareille en faisant émerger un candidat de rupture, un Sanders à la française. Si Fillon est le candidat des volatiles et de la « Manif pour Tous », pourquoi ceux qui se sont mobilisés pareillement contre la déchéance de nationalité, l’état d’urgence, la Loi Travail, ne pourraient-ils pas faire entendre leur voix dans l’élection présidentielle ? Ceux de Nuit Debout, des cortèges syndicaux contre la précarité, des ZAD de Notre-Dame-des-landes, de Sivens et d’ailleurs, seraient-ils plus illégitimes que les serre-têtes de la « Manif pour Tous » ? Pour le moment, on ne peut pas nier cette aspiration d’une partie du peuple de gauche et de l’écologie à rompre les rangs, en rupture avec les partisans du statu quo…Mais il est vrai que c’est une toute autre histoire dont l’accouchement sera difficile après ce sinistre quinquennat, n’en déplaise aux 65 people qui l’ont trouvé formidable. Mais, ni Catherine Deneuve, ni Jennifer Lopez n’ont fait revenir les voix des électeurs populaires. Sinon Hillary Clinton serait à la Maison Blanche et François Hollande plébiscité pour être le prochain Président.

 

 

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