Après Nice: Résilience, résistance, responsabilité

Notre souveraineté ne réside pas dans la seule protection de nos frontières, elle est alimentaire, climatique, sociale, humaine. Après Charlie, après l’hyper casher, après le Bataclan, après Nice, il est temps de changer notre manière de penser. Et voici déjà 7 évidences.

Comment une société qui n’a pas été véritablement en guerre depuis plus de cinquante ans peut-elle résister à une épreuve qui la frappe régulièrement depuis janvier 2015 ? Telle est la question à laquelle nous devons répondre au delà de l’écume des événements et des digressions politiciennes.

Les réponses qui ont fusées depuis le 14 juillet au soir, disons le tout net, sont honteuses, non seulement pour ceux qui les ont proférées mais aussi pour toute la classe politique. Nous sommes salis par ces gens qui font de la surenchère dans l’ignoble en montrant que « eux , ils en ont » et pourraient arrêter un camion de 19 tonnes avec un lance roquette, installer un Guantanamo à la française, avec des camps de rétention pour suspects arabo musulmans, organiser l’état de siège, et sortir au plus vite de l’Etat de droit puisque, selon l’un de ces misérables : « pour ceux qui sont morts, l’Etat de droit, ce n’est pas leur problème. »

A tous ceux-là, comme à ceux qui cherchent à pactiser avec le diable, à la recherche désespérée de compromis qui, le matin, constatent que l’état d’urgence n’a plus lieu et qui le transforment le soir en six mois d’exception permanente, il faut répondre par quelques évidences :

Aucune force de police, aucun service de renseignements, aucune opération « Sentinelle » n’empêchera une personne, seule ou organisée, de mener à bien un attentat de ce type. La spécificité du terrorisme de proximité est qu’il n’est pas repérable – en général – dans les radars. Le passage à l’acte peut provenir de la radicalisation d’un individu motivé par le besoin de se donner en spectacle, comme d’un militant islamo fasciste assumant parfaitement ses actes, mais vivant sa « cause » dans la plus étanche clandestinité. Dès lors, la surenchère sécuritaire participe à la démobilisation des citoyens pour qui l’Etat, quoi qu’il fasse, est impuissant à enrayer la menace. Au lieu de tenter de faire acte de courage auprès du peuple, en redonnant du sens à l’événement, les responsables cherchent dans la boite à outil sécuritaire des armes illusoires.

En conséquence, le risque zéro n’existe pas. Ceux qui prétendent que nous pouvons échapper à tout attentat de ce type sont soit des imbéciles soit des menteurs soit, en général, les deux à la fois parce qu’ils conjuguent ignorance crasse et cynisme patent. La démagogie ne peut tenir lieu de viatique dans la lutte contre le terrorisme. Elle ne débouche que sur la chasse au bouc-émissaire. Pour autant, cela ne veut pas dire que nous devons nous résigner. Le pessimisme de la lucidité et de la raison est une arme de combat si elle se conjugue avec l’optimisme du courage et de la détermination.

Les pays qui ont le mieux résisté par le passé aux conséquences du terrorisme et qui l’ont vaincu, comme l’Italie ou l’Espagne, sont ceux qui ont le moins remis en cause l’Etat de droit, ce que cherche l’Etat islamique en provoquant des fractures entre les différentes composantes de notre peuple. Sa victoire serait, d’un côté, l’instauration d‘une guerre civile larvée, avec une riposte armée de quelques groupuscules d’extrême droite, de l’autre le développement d’un Etat du « tout sécuritaire », deux faces du même mal. Nous sommes au bord du précipice. Le gouvernement est paniqué par la tournure d’événements qui lui échappent. L’opposition de droite, sous la pression du FN et de sa propre primaire, fait de la surenchère et obtient du gouvernement une nouvelle prolongation de l’état d’urgence de six mois, avec droit aux perquisitions élargi et l’approbation d’un amendement scélérat contre les manifestations « mettant en cause l’ordre public », qui pourront être interdites sur la seule volonté du préfet. Cela veut dire que les douze manifestations contre la Loi Travail auraient pu être interdites. Où va-t-on ? où va la France ?

Il ne s’agit ni de minimiser ce qui vient de se passer ni de tomber dans le piège identitaire. J’avais expliqué, dès le 11 septembre 2001, que la danse du ventre autour de la société du risque – qui était à l’époque la nouvelle doxa de la gauche libérale – ne répondait pas à la nouvelle période. Quinze ans après nous en sommes toujours là. Mon analyse reste la même : on ne sortira pas de cette crise en hysterisant les débats que veulent nous imposer en commun la droite reac. etla gauche neoconservatrice.

Les écologistes préconisent la prévention des conflits, pas la guerre à outrance que nous menons sur la base d’une folle course à l’intervention, de l’Afrique subsaharienne à l’Irak, la Lybie et la Syrie, avec les résultats que l’on connaît. L’interventionnisme guerrier est le problème, pas la solution. Je ne suis pas un pacifiste et je sais que, parfois, il est nécessaire de recourir à la guerre comme ultime moyen. Mais en ayant privilégié la canonnière contre la politique, en n’ayant pas appuyé sur place les composantes d’une résistance efficace parce que démocratique, en refusant de régler les questions palestinienne, afghane, kurde, en s’ingérant par la guerre pour imposer un Grand Moyen Orient, nous sommes tombés de Charybde en Scylla et nous sommes devenus la cible première des djihadistes pour lesquels nous représentons l’occidentalisme le plus brutal. De fait, nous sommes les nouveaux représentants de G.W Bush au Moyen Orient. C’est de ce piège que nous devons sortir en priorité.

Les écologiste ont inventé le principe de précaution. Celui-ci ne se limite pas à l’environnement mais devrait être appliqué à la démocratie mise en danger par tous les boutefeux qui foulent au pied ce principe en alimentant le terreau de la violence et le fantasme de guerre civile des islamo fascistes. Le choix qui nous est actuellement imposé entre la suppression de « quelques » libertés et notre sécurité contredit ce principe. Au contraire, c’est le moment où notre société devrait être capable de faire montre de cohésion, en intégrant mieux ses citoyens quelle que soit leur origine, leur religion, leur condition sociale ou leur orientation sexuelle. Protéger et recevoir  les migrants, les réfugiés et les sans papiers, se préoccuper des conditions carcérales pour favoriser la réinsertion et la déradicalisation, casser les ghettos et renforcer les dispositifs contre l’exclusion et le chômage, sont des conditions préalables d’une désescalade.

Les 1 257 caméras de surveillance et les 357 agents de la police municipale armée de Nice n’ont pas empêché l’attentat. Mais la disparition quasi totale de la prévention dans les quartiers et du tissu associatif ont empêché que l’on puisse repérer le basculement d’un individu dans la violence, contre sa femme, d’abord, contre la société ensuite. Ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui c’est d’espoir et de fraternité. Le principe fraternité, c’est le principe de précaution jamais appliqué par nos dirigeants. S’ils le refusent, la société doit se lever pour l’imposer.

Les écologistes défendent la protection des espèces. Elle s’applique aussi à l’homme. Et dans tous les domaines. L’humain est une espèce aujourd’hui non seulement menacée par les catastrophes écologiques et climatiques, mais aussi par l’embardée du capitalisme mondialisé.  Parce qu’il est fondé sur le droit du plus fort, la religion du profit et de l’argent, il est en train de réveiller les pulsions identitaires les plus primitives. Notre protection consiste d’abord à renforcer le bouclier social, à combattre les inégalités et la précarité dans les quartiers, en France mais aussi à l’étranger. Deux milliards d’humains parmi les plus démunis ne sont plus riens, ne valent plus rien, ne comptent pour  rien ; C’est aussi sur ce terreau que se développent des zones ensauvagées et que, en Occident même, des millions de personnes sombrent dans le désespoir. Ce n’est pas comprendre mais expliquer – contrairement à l’axiome de Manuel Valls – comment et pourquoi certains, à l’image du camionneur de Nice, peuvent devenir des futurs miliciens qui exprimeront leur frustration dans la violence.

Si l’homme devient un loup pour l’homme, il doit pouvoir se protéger, en renforçant, par exemple, le renseignement qui a été mis à mal par les réformes de Sarkozy. Nous avons besoin non seulement de moyens humains, qui ont été remplacés par les croyances en la toute puissance des nouvelles technologies, mais également d’une meilleure définition du terrorisme. L’Affaire Tarnac a montré que l’extension de cette définition débouchait sur des enquêtes inutiles et attentatoires aux libertés. Notre protection consiste aussi à refuser les amalgames et les généralisations abusives. L’essentialisation de la religion musulmane empêche par exemple la délimitation entre ce qui est un ennemi, l’islamo fascisme, et les différents courants de l’islam. Notre protection réside d’abord dans nous mêmes : Combattre la peur de l’autre, de celui qui est différent, étranger à notre culture. Notre force c’est notre cosmopolitisme, ce lien entre notre condition d’habitant de la Terre-patrie et notre appartenance à une citoyenneté reposant sur la liberté, l’égalité et la fraternité.

Notre mal vient de loin. Il n’est pas franco-français. Le réduire à cette dimension locale ne permet pas de le combattre. Ce mal n’est pas européen. Brexit ou pas, l’Europe devenue un simple projet de marché et de concurrence libre et non faussée, continuera à s’enfoncer dans sa crise commencée justement dans les années 90 faute d’avoir répondu à la crise yougoslave et, déjà, à l’affrontement des identités meurtrières.

Nous devons penser le monde tel qu’il est et arrêter la comptabilisation macabre de « nos morts », sans considérer aussi ceux des « autres », de ces syriens, irakiens, libyens, victimes arabes et musulmanes de Daech et des pouvoirs en place, de ces réfugiés qui meurent par milliers en méditerranée, de ces Afghans, Pakistanais, Nigériens, Soudanais, Erythréens, qui fuient la guerre, la misère ou la dictature. Ceux-là se fichent des murs réels et virtuels que nous leur opposons.

Notre souveraineté ne réside pas dans la seule protection de nos frontières, elle est alimentaire, climatique, sociale, humaine. Après Charlie, après l’hyper casher, après le Bataclan, après Nice, il est temps de changer notre manière de penser.

Noël Mamère

 

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