Les deux lièvres et le renard

Ce n’est pas une fable de La Fontaine., mais la piètre réalité du bestiaire politique du moment : deux lièvres, Manuel Valls et Emmanuel Macron, courent à corps perdu vers la droite sous le regard du renard, François Hollande… Et nous sommes les dindons d’une farce qui s’écrit sur notre dos !

De Davos à la  City, nos deux lièvres se pavanent devant les puissants de ce monde. L’un joue son va-tout sur l’identité nationale, la guerre de civilisation et la surenchère sécuritaire, l’autre parie sur la dérégulation de ce qui reste de notre modèle social, en prônant le démantèlement des 35 heures et du Code du travail.  Les deux ont rompu depuis longtemps avec tout ce qui a fait le cœur de la gauche, ses principes, ses valeurs, son histoire. Pire, ils jouent tous les deux avec le feu. En pensant ringardiser les « droits-de-l’hommistes », comme ils disent  -  les syndicalistes, les militants des associations ou des partis attachés à l’égalité, à la justice et aux libertés démocratiques - ils balaient les dernières résistances à l’extrême  droitisation du paysage politique .  

Pendant ce temps-là, le renard, à l’affut, écoute les uns, reçoit les autres, auxquels il ne dit jamais non, tout en avançant ses pions. Le renard est rusé et matois, prêt à fondre sur sa proie tout en la caressant dans le sens du poil. Il divise les écologistes, le Front de gauche, son propre parti ; Il ronronne devant les centristes, cajole le Medef., s’entend avec Sarkozy pour faire passer au forceps son projet scélérat de constitutionnalisation de la déchéance de la nationalité et d’état d’urgence permanent. Il attend son heure, convaincu qu’elle viendra.

Si ce petit jeu politicien amuse les commentateurs avisés, il exaspère de plus en plus ceux d’en bas. La « plèbe » ne supporte plus ces promesses non tenues, ces postures hors-sol, ces agressions verbales, cette mise sous tension permanente de la société. Contrairement aux apparences, ce ne sont pas les citoyens qui décrochent de la politique, mais la politique vue d’en haut qui les abandonne. La responsabilité de la crise de représentation incombe, d’abord et avant tout, à la fuite en avant de politiciens stipendiés qui courent désespérément derrière une crise qui leur échappe. Pour ce faire, ils « triangulent » à qui mieux mieux, en reprenant les positions de la droite et de l’extrême droite qui accentuent les divisions de leur camp. L’incroyable attaque de Manuel Valls contre Jean Louis Bianco, responsable de l’Observatoire de la Laïcité, ancien secrétaire général de l’Elysée sous Mitterrand, en est la dernière et triste illustration. En s’en prenant nommément à ceux qu’il considère comme ses adversaires, le Premier ministre cherche à brutaliser son camp pour lui imposer ses solutions  autoritaires et simplistes. Il se prend pour Clémenceau, mais avec le discours de Sarkozy. Quand au Ministre de l’Economie, ce golden boy du hollandisme crépusculaire, il se fait le héraut des maîtres de Davos et des princes de la finance. Pour ce fringant coursier, «  peu importe qu’un chat soit noir ou gris, du moment qu’il attrape la souris » (Deng Xiaoping). Pour lui, le patronat doit pouvoir se débarrasser de toutes contraintes. Et tant pis pour ceux qui, comme à Goodyear, en font les frais sur ordre du Parquet.

Pendant ce temps,  le renard prépare sa campagne au long cours, comme si de rien n’était. Il laisse entendre qu’il participerait à des primaires tout en s’organisant pour démonétiser ses éventuels concurrents.

Décidément, cette fable va mal finir. Car, en définitive, ces trois animaux, échappés du bestiaire de La Fontaine et de la Ferme d’Orwell partagent une idéologie commune ; l’occidentalisme. A savoir, la défense des privilèges d’un monde fini qui a peur du déclin, une forteresse assiégée par les «nouveaux barbares » que seraient les migrants, parqués comme des bêtes dans des jungles ou des camps de rétention, des foyers mouroirs ou des hôtels taudis.

Ces deux lièvres et ce renard, qui singe la tortue, sont en train de nous entrainer vers l’abime. Plus le renard parait faiblard, plus les deux lièvres redoublent d’ardeur, croyant leur règne proche. Ils se trompent tous les trois. A l’arrivée, ce seront des requins et des hyènes qui les dévoreront tout crus et nous avec.

Avec cette nouvelle prolongation de l’état d’urgence, les apprentis-sorciers de l’Elysée et de Matignon croient gagner du temps en calmant une opinion qui attend désespérément des résultats sur un autre front, celui du chômage, en cherchant des boucs émissaires faciles, comme les binationaux, les migrants, les musulmans ou supposés tels. Ils se trompent lourdement, car ils construisent leur défaite et contribuent à la victoire d’un complexe sécuritaro- numérique, qui n’aura plus besoin ni de lièvres, ni de tortues, ni de renards, mais de loups pour garder la Maison France. Voilà ce qui nous attend, si nous les laissions courir comme si de rien n’était.

Le 30 janvier, nous verrons dans la rue si nous sommes redevenus des lions ou des moutons pour défendre le droit du sol, les libertés et la primauté de la justice sur la police. Nous refusons de finir comme ces  animaux de la Ferme d’ Orwell : « quand la jument Douce demande à l'âne Benjamin de lui lire les commandements inscrits sur le mur, il lui dit qu'il n'en reste plus qu'un seul : « Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d'autres. » CQFD !

 

Noel Mamère

Le 25/01/2016.

 

 

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