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Billet de blog 26 sept. 2016

Nos ancêtres, les Barbares

Nicolas Sarkozy, pour terrasser son rival Alain Juppé, donne de plus en plus dans le trash. Plus c’est gros et plus ça passe : après le négationnisme climatique, nous voici revenus au temps de l’histoire racontée par Lavisse, revisité par les BD d’Astérix.

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En ressuscitant le mythe fondateur de l’enseignement de l’histoire, synthétisé par la formule «nos ancêtres les Gaulois», l’ex-président prétend refonder la République sur les bases de l’invention nationaliste des historiens du 19ème siècle. A l’époque, ils étaient en service commandé par la Troisième République, avec mission d’unifier le pays face à l’Allemagne, en exaltant l’imaginaire de nos ancêtres, tous derrière  un chef, défait mais courageux, nommé Vercingétorix… Sauf que la réalité était bien différente ! Parmi les centaines de tribus vivant sur le territoire de ce qui deviendra la France plusieurs siècles plus tard, figuraient les Gaulois, descendants de vagues migratoires successives qui s’étaient installés avant l’ère chrétienne : Celtes au Nord, issus des Vikings, Aquitains venant d’Espagne, tribus venant d’Allemagne… Les Gaulois étaient donc un peuple d’émigrés, qui fut unifié par la seule volonté des Romains et de César, comme il le raconte dans sa fameuse « Guerre des gaules ».

Pour les Romains, les Gaulois n’étaient que des Barbares, c’est-à-dire, au sens étymologique, des « étrangers ». La formule appropriée devrait donc être : « nos ancêtres, les Barbares » ! Voilà une dure réalité à admettre pour cet homme, né d’un père hongrois, qui voudrait trouver des ancêtres Français pouvant légitimer un droit du sang pour l’opposer au droit du sol. Mais, en un sens, Nicolas Sarkozy a raison d’invoquer les Gaulois, parce que l’Empire Romain était déjà ce monde qui se considérait comme prospère et civilisé, mais  traversé par des inégalités et menacé à l’extérieur par des populations en état de survie, victimes de la faim et de la guerre organisées par lui-même.

Comme aujourd’hui, les Romains tentèrent tout aussi vainement d’ériger des murs pour filtrer les immigrés d’alors. Ils inventèrent des statuts divers pour ces Barbares venus d’ailleurs afin de mieux leur interdire l’accès à la citoyenneté. Bien avant le code de l’indigénat du colon Français et les lois sur la rétention administrative d’aujourd’hui, ils séparèrent leurs colonies en divisions administratives, dont la conséquence fut de monter les colonisés les uns contre les autres, ils voulurent leur imposer le latin et leurs  divinités successives jusqu’à l’avènement de l’Eglise Chrétienne.

2000 ans après, nous sommes dans une situation similaire, à l’échelle de la planète, comme si nos élites n’avaient rien appris de l’histoire. Ainsi, en bons néoconservateurs, Sarkozy et Valls sont en train de transformer l’immigration en un enjeu de guerre des civilisations ; Pour eux, l’assimilation est la règle et le principal danger serait le cosmopolitisme. Considérant que rien n’a fondamentalement changé depuis la Troisième République, il s’agit pour eux de renouer avec le « roman national » et la langue française pour discipliner les nouvelles classes dangereuses et les intégrer de force à la Nation, comme ce fut le cas pour les petits bretons, alsaciens, basques, corses ou catalans, sans compter les immigrés belges, polonais, espagnols ou italiens.

S’ils reconnaissent que le « roman national » n’est qu’un tissu de légendes sans validité historique, ils insistent sur le caractère de référence et de valeurs communes qui se dégagerait d’une histoire chronologique où les héros comme Jeanne d’Arc, Charles Martel, Vercingétorix, Du Guesclin, très peu républicains par ailleurs, permettraient de former les nouvelles générations en leur imposant un seule et unique imaginaire historique. Valls y a ajouté Clémenceau en oubliant Jaurès et Sarkozy avait tenté une OPA sur Guy Môquet, en oubliant qu’il était communiste.

Les partisans du cosmopolitisme - et nous en sommes pleinement -, considèrent que l’histoire ne se résume pas à celle de France et à la construction de l’imaginaire français, mais qu’elle part d’une vision planétaire où l’homme et la femme sont des citoyens d’un monde, où les frontières géopolitiques sont mouvantes, où les migrations sont des phénomènes récurrents et constituants de toutes les nations et que, par conséquent, le sentiment d’appartenance des citoyens est pluriel. 

Celles et ceux qui peuplent la France  peuvent être à la fois Parisiens ou Bèglais, Français et d’ascendance algérienne, bretonne ou africaine ; Ils peuvent être d’origines ouvrière, paysanne ou bourgeoise, athées, catholiques, protestants, juifs, musulmans ou autres… Leur citoyenneté est constituée de tous ces éléments, ce qui implique une histoire multi référentielle.

Comme le disait un très beau texte, publié en 2009 par Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau : «  ce n’est pas parce qu’une communauté accueille des étrangers, consent à leurs différences, même à leurs opacités, qu’elle se dénature ou risque de périr. Elle s’augmente au contraire, et se complète ainsi. Elle donne de l’éclat à ce qu’elle est , à ce qu’elle a , comme à ce qu’elle devient, et elle offre cet éclat qui, de s’offrir, reçoit . Dans les histoires des sociétés, aucun métissage n’a donné lieu à dégénérescence, des Gallo- Romains aux Brésiliens. Et pas une des créolisations survenues dans le monde n’a conduit à l’effacement pur et simple d’une de ses composantes ».

Mais de tout cela, nos chantres des Gaulois n’en ont cure. La politique, telle que vue par Sarkozy est un condensé de trumpisme : Il s’agit d’Installer la guerre des mots comme substitution à la guerre des idées, de bombarder la population de boules puantes, à coup de séquences  successives,  pour créer un climat de stress médiatique. Plus c’est gros et plus ça passe. Peu importe les contre-vérités, les mensonges, les approximations, l’important est de créer l’événement aussitôt relayé par les réseaux sociaux. Il suffit d’une phrase par semaine Chaque semaine une phrase provocatrice suffit pour imposer le tempo ; Les «biens pensants » tombent à bras raccourci sur le champion de la majorité silencieuse, montrant ainsi leur dépendance à l’égard du «  système »  tenu par les libéraux de gauche ou de droite. Il s’agit en fait d’un vieux « truc », imaginé par les spin doctors des années quatre-vingt, qui consiste à imposer ses thèmes pour mieux contrôler l’agenda politique. Là encore, peu importe la réalité, c’est la cohérence de la fiction, de l’histoire racontée - le « storytelling » - qui est importante. Ainsi, les «Gaulois», version 2016, résistent-ils à l’invasion des immigrés, causée par la poussée démographique mondiale vers les côtes de la seule France. Pour illustrer cette résistance, il faut se montrer au côté du peuple en lutte contre les envahisseurs. Le village qui résiste à l’invasion, c’est Calais, où une maire bien «Gauloise» veut détruire la jungle et où le gouvernement « collaborationniste » des immigrés voudrait installer dans toute la France des « centaines de jungles »…

Ainsi va la politique en France, qui utilise l’histoire comme un sport de combat. Mais l’histoire n’est pas un parti : On n’adhère pas au passé en prenant sa carte de « descendant de gaulois » ou de Jacobin. L’histoire est par nature critique, construite sur des interprétations et des hypothèses à vérifier, mais aussi sur des faits et des sources ; Elle est mouvante. Chaque génération la fait évoluer.

Braudel n’est pas Michelet, même si nous avons besoin de lire l’un et l’autre. La mémoire ne peut être qu’inclusive et critique.

Il faut donc que s’arrête cette guerre des mémoires visant à sauvegarder la France «  une et indivisible » en s’appuyant sur une prétendue histoire, fabriquée de toute pièces, qui alimente les dangers de guerre civile en lieu et place de la formation de citoyens du monde, critiques et responsables.

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