Au risque de l’indécence

Il y a un an, presque jour pour jour, dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014, un jeune homme de 23 ans mourait pour rien, victime d’une grenade offensive tirée par un gendarme mobile, à Sivens. Il s’appelait Rémi Fraisse, il n’était ni zadiste, ni « cagoulé », mais un militant écologiste, non-violent, attaché à la préservation de la biodiversité menacée par le projet de barrage qu’il contestait comme de nombreux autres militants.

Il y a un an, presque jour pour jour, dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014, un jeune homme de 23 ans mourait pour rien, victime d’une grenade offensive tirée par un gendarme mobile, à Sivens. Il s’appelait Rémi Fraisse, il n’était ni zadiste, ni « cagoulé », mais un militant écologiste, non-violent, attaché à la préservation de la biodiversité menacée par le projet de barrage qu’il contestait comme de nombreux autres militants. Une mort absurde, insupportable, à laquelle le gouvernement n’avait su trouver d’autre réponse qu’un long silence révoltant. 

Face à notre indignation devant un tel mépris pour la mémoire de ce jeune homme et la douleur de sa famille, nous avions été aussitôt accusés « d’indécence », de « basses manœuvres politiciennes », soumis à la pression de la presse sur le thème «  c’est trop tôt pour soulever de telles polémiques » et montrés du doigt par une bonne partie de la classe politique. Avec Cécile Duflot, Jose Bové et quelques autres, nous avions fait front…Un an plus tard, on découvre que l’enquête de la gendarmerie sur les circonstances exactes de cette mort tragique est bâclée et que la juge d’instruction fonctionne sur le mode « circulez, y’a rien à voir » face aux avocats de la famille…Quant à la commission d’enquête parlementaire que nous avions demandée et obtenue après cette tragédie, pour examiner comment adapter le maintien de l’ordre au respect du droit de manifester et de la liberté d’expression, elle s’est conclue par l’exact contraire sous la plume du rapporteur socialiste, à savoir : comment adapter le droit de manifester et la liberté d’expression au maintien de l’ordre !... Et pour faire bonne mesure, après l’avoir interdite durant toute la semaine, le préfet du Tarn a fini par autoriser in extremis la manifestation à la mémoire de Rémi Fraisse. Comme s’il s’agissait, par ce subterfuge écoeurant, d’en effacer la mémoire. Où est l’indécence ?

Un an plus tard, au jour près, le 23 octobre 2015, un accident de la route au bilan effroyable - 43 morts - se produit sur une petite route de la campagne girondine serpentant dans les collines entre vignobles et bois. Un autocar transportant des personnes âgées en route vers le Béarn, heurte un semi-remorque dans un virage dangereux où la visibilité est faible. Cet accident de la route, le plus meurtrier depuis plus de trente ans, suscite une émotion légitime dans tout le pays et provoque aussitôt la mobilisation des medias… A la recherche de « témoignages » des familles ou d’amis des de victimes, qu’ils exploitent à longueur d’antenne jusqu’à la nausée, pendant toute la journée. L’émotion, ça fait vendre, on ne va tout de même pas rater une si bonne occasion de faire de l’audience ! Suivant un rituel bien rôdé, ils se précipitent aussi sur les réactions des politiques locaux priés d’en rajouter dans le registre de l’émotion à l’exclusion de toute autre considération qui serait mal venue et « indécente ». La compassion sur commande est en effet un bon moyen de ne pas se poser les questions politiques que révélent un tel drame. Et c’est bien à cette injonction que je n’ai pas voulu céder, comme un an auparavant lors de la mort de Rémi Fraisse.

Où est l’indécence entre tel ou tel politique qui vient pleurer sur les écrans et celui qui dénonce des politiques publiques de transports et d’infrastructures qui privilégient les grands projets autoroutiers, très coûteux, au détriment de la sécurité et de l’entretien du réseau des routes secondaires, alors que toutes les statistiques officielles montrent qu’il arrive en tête de tous les accidents ? Ont-ils entendu la secrétaire générale d’Axa Prévention expliquer : «  on s’est concentrés sur les autoroutes et les villes, et on a vu une amélioration des comportements. Mais on a négligé les petites routes » ?

Où est l’indécence entre ceux qui ne remettent pas en cause la circulation de poids lourds de fort tonnage sur les routes et ceux qui dénoncent  le poids du lobby des transporteurs qui a conduit un gouvernement de gauche à autoriser la circulation de 44 tonnes, en contradiction avec le Grenelle de l’environnement ?  

Où est l’indécence entre ceux qui justifient l’abandon de lignes secondaires par la SNCF, qui participent à la désertification des territoires et à son choix de ne pas transporter les camions sur des trains, qui amène plus de camions sur nos routes et ceux qui combattent depuis des années ces désengagements coupables au profit des lignes à grande vitesse ?

Où est l’indécence entre ceux qui ont voté la loi Macron autorisant, entre autres, la libéralisation du transport par autocars ainsi que l’affaiblissement de la formation des conducteurs et ceux qui disent que d’ajouter des autocars sur des routes déjà encombrées et peu sûres – puisque rien n’est fait pour les soulager des camions et qu’elles sont beaucoup empruntées par les victimes de l’étalement urbain qui s’exilent à la campagne pour cause de loyers et de terrains trop chers en ville – c’est augmenter les risques d’accidents, la production de gaz à effet de serre et, accessoirement, de nouveaux abandons de lignes secondaires SNCF ?

Qu’y avait-il « d’indécent », « d’inepte », de « politicien », de « déplacé » à répéter ces évidences après s’être incliné devant la douleur des familles. Faudra-t-il attendre qu’un autre événement vienne chasser ce drame des écrans pour qu’on se pose des questions qui ne viendront jamais parce qu’elles dérangent,  comme celles que pose la mort de Rémi Fraisse ? Au lieu de cela, on récupère la « mémoire des morts » en revenant en boucle sur les lieux du drame avec force interviews de spécialistes de l’identification. Où est l’indécence ? Le Président de la République viendra mardi rendre hommage aux victimes. C’est sa place. De nouveau l’émotion sera en première ligne mais, une fois encore, rien ne sera dit sur des choix qui nous préparent malheureusement d’autres drames. Où est l’indécence ?

 

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