Depuis que le Nouvel Observateur est devenu l’Obs, en 2015, rien ne va plus. Il y a un an, le licenciement scandaleux d’Aude Lancelin avait mis en exergue la fin de l’indépendance des journalistes de cet hebdomadaire dit de « gauche ». Elle se retrouva éjectée du journal parce qu’elle voulait simplement faire entendre d’autres voix que la simple litanie des défenseurs de la mondialisation capitaliste et de la gauche sociale libérale, version Terra Nova. Elle en tira un best-seller, « le Monde Libre » (Les liens qui libèrent, 2016), décrivant par le menu le fonctionnement d’un journal sous influence. Aujourd’hui, c’est Cécile Amar qui est sanctionnée pour avoir rédigé, comme tant de journalistes avant elle, un livre d’entretien, « De la vertu » ( Les éditions de l’Observatoire. Mars 2O17),  avec le candidat de la France Insoumise, Jean Luc Mélenchon, en pleine campagne présidentielle. Elle ne pourra donc plus couvrir la campagne auprès de lui.

Pourquoi cette mise au placard d’une journaliste talentueuse ? Que lui fait-on payer ? Le fait de ne pas se prosterner devant la nouvelle coqueluche des medias mainstream, Emmanuel Macron ? De ne pas respecter le seul débat à gauche qui intéresse les propriétaires de l’Obs, celui d’En marche avec le PS ? De renforcer au mauvais moment la dynamique incarnée par Jean-Luc Mélenchon ? C’est pourquoi nous devons nous interroger sur cette dérive d’un journal qui, de la décolonisation à la lutte pour la liberté de l’avortement, fit l’honneur de la presse française.

Né en 1950, porté par la lutte contre la Guerre d’Algérie, l’Observateur, devenu France Observateur, puis le Nouvel Observateur, portait haut les couleurs du journalisme et les valeurs de la gauche : André Gorz, Gilles Martinet, Roger Stéphane, Claude Bourdet et bien d’autres y firent leurs classes. Puis vinrent les années Mitterrand où le journal de référence de la « deuxième gauche » accompagna le tournant de la rigueur. L’érosion du lectorat se traduisit par la vente du titre, propriété de Claude Perdriel, en 2015, au trio d’hommes d’affaires Xavier Niel, Pierre Bergé, Mathieu Pigasse, qui avait déjà racheté « le Monde ». A partir de ce moment et, comme par hasard, depuis la montée en puissance d’Emmanuel Macron, ami des trois nouveaux propriétaires, ce journal fila un mauvais coton.

Cette nouvelle affaire n’est qu’un monticule émergé de l’iceberg médiatique. Si les journalistes sont, avec les hommes politiques, les professionnels les plus décriés par l’opinion publique, ce n’est pas pour rien. La concentration de la plupart des grands medias dans les mains de quelques magnats n’a jamais été aussi poussée. Quelques grands industriels et financiers de l’armement, du BTP, du luxe, des télécoms, ou de la com’ et de l’exploitation de forêts, détiennent l’essentiel des chaînes de télévision et de radios, les plus grands journaux et magazines. Bouygues, propriétaire de TF1, est impliqué dans des contrats sur les marchés publics, dans le domaine de la construction. Dassault, propriétaire du quotidien Le Figaro, est quant à lui un acteur majeur de l’industrie de la Défense française. Devant les Drahi, les Dassault, les Bouygues, les Lagardère, les Bolloré, Citizen Kane aurait l’air d’un honnête propriétaire de presse de province et mon livre sur « la dictature de l’audimat » ( La Découverte. 1988) un charmant bréviaire décrivant un monde de bisounours d’avant le tsunami qui ravage depuis 20 ans le paysage médiatique français. Ce dernier a considérablement changé avec l’essor des plateformes en ligne, le déclin de la presse écrite et la prolifération des médias sociaux.

Si, depuis longtemps, la médiacratie est devenue une réalité, s’appuyant entre autres sur la connivence entre les journalistes de cour et la classe politique, ce n’est plus seulement affaire de quelques éditorialistes faisant la pluie et le beau temps politique.

C’est bien d’un système politico médiatique qu’il s’agit, où une pensée unique se déploie pour imposer son agenda politique à l’opinion. Cela ne veut pas dire que le journalisme d’investigation ou d’opinion n’existe plus, mais il se déploie dans les marges de la presse, dans certains médias qui se sont donné les moyens de leur indépendance rédactionnelle, tels Médiapart et le Canard Enchaîné, Reporterre, Bastamag, Arrêt sur images, la revue XXI...  L’immense majorité des autres sont les ventriloques d’une langue de bois où quelques mots clefs verrouillent le débat politique : dette publique, compétitivité, baisse des « charges sociales… » Le choix des éditorialistes classés à droite ou à l’extrême droite, tel Eric Zemmour, est un des aspects de ce changement.

 

L’affaire Amar n’est que l’arbre qui cache la forêt. Bolloré a enterré « les Guignols de l’Info » et le Grand et le Petit Journal, voulant un canal plus aseptisé. L’homme d’affaires a fait le ménage à « ITélé », remplacé depuis par « CNews », après la plus longue grève de l’histoire de la télévision. L'émission Spécial Investigation a été dévitalisée parce que de nombreux sujets comme l’évasion fiscale, "Volkswagen, entreprise de tous les scandales", ou encore "François Homeland" (une enquête sur le président et les guerres) refusés par la nouvelle direction, mettaient en cause des amis de Vincent Bolloré.

En 2016, la France était classée par RSF au 45ème rang des pays respectant la liberté de la presse. Cette année, avec une campagne présidentielle nauséabonde, avec un candidat de la droite qui fait huer les journalistes dans ses meetings et une candidate de l’extrême droite dont les nervis ont plusieurs fois expulsé manu militari ces mêmes journalistes de ses meetings, cela ne devrait pas s’améliorer.

Curieusement, dans le même temps, la question des médias est absente du débat présidentiel. Peu de candidats font des propositions concrètes dans ce domaine. Comme si un consensus du silence se faisait autour de la domination des médias de masse par quelques grands groupes. En octobre 2016 une étude du Parlement européen confirmait le diagnostic de RSF : le rapport montrait qu’en France les sociétés de télécommunications s’insèrent de plus en plus dans le secteur des médias car elles cherchent à prendre le contrôle sur les plateformes et sur le contenu.

Osons une interprétation : alors que la campagne reste dominée par les affaires, dans De la vertu, le candidat de la gauche radicale dénonce « l’omniprésence de l’argent comme valeur suprême dans la société » et « la situation d’impunité » des possédants. En interviewant Jean-Luc Mélenchon, Cécile Amar a mis en valeur un candidat qui, dans son projet, est un des seuls à proposer des lois contre la concentration des médias, contre la publicité envahissante dans l’espace public et pour la protection des sources des journalistes, une des promesses de François Hollande, passée comme temps d’autres aux oubliettes. Les patrons de presse n’aiment rien tant que d’avoir du « temps de cerveau disponible » pour le dressage des masses par la publicité. Par définition, ils n’aiment pas celles et ceux qui crachent dans la soupe, fût- elle celle de la gauche caviar.

Nous étions nombreux dans les années soixante dix à dénoncer le monopole de l’Etat sur les radios et la télévision. Un autre monopole, encore plus strict, lui a succédé : celui de l’argent roi où médias et journalistes sont considérés comme des danseuses bonnes à être prostituées au service des intérêts privés de quelques messieurs. Mais les journalistes sont des femmes et des hommes libres, pas des putains de la République.

C’est pourquoi, comme journaliste et homme politique, et ce, quelle que soit ma position dans l’actuelle campagne présidentielle, j’affirme ma solidarité indéfectible avec Cécile Amar, coupable d’avoir respecté les règles d’une profession désormais menacée par les puissances de l’argent. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : si nous ne résistons pas aujourd’hui à la moindre atteinte à la liberté d’expression dans la presse, qu’en sera-t-il demain si nous sommes confrontés à Marine Le Pen ?

 

Noël Mamère

Le 27/03/2017.

 

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j'avoue ne pas bien comprendre la démarche de Noël Mamère que par ailleurs je respecte;

quel était l'objectif de cet article? sensibiliser le plus gar

 

grand nombre à ce type de pratique dans la presse? vu le nombre de commentaires pour l'instant, c'est plutôt raté!

je crois qu'en utilisant Médiapart pour publier cet article et manifesteer son mécontentement voire le scandale que cela représente, il ya avait peu de chance de sensibiliser d'autres personnes que celles qui ont réagi et étaient de toutes façons déjà convaincues.

à mon sens, une lettre ouverte avec pétition publiée dans différents organes de presse eût été plus judicieuse, mais peut-être que la publicité faite par ricochet à Mélenchon eût été trop préjudiciable à Mr Hamon? c'est dommage!