Noël Mamère
Abonné·e de Mediapart

84 Billets

0 Édition

Billet de blog 28 févr. 2022

Penser l'impensable

Le 4 août 1914, au premier jour de l’une des plus grandes tragédies de notre histoire, Henri Bergson écrit qu’elle lui apparaissait, avant la date fatale, « tout à la fois comme probable et comme impossible ». Un siècle plus tard en Ukraine, alors que « l’impossible » devenait de plus en plus « certain », nous avons persisté à croire qu’il ne s’accomplirait pas. Ce déni a plus à voir avec les intérêts des États qu’avec la naïveté.

Noël Mamère
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le 4 août 1914, au premier jour de l’une des plus grandes tragédies de notre histoire européenne, le philosophe Henri Bergson écrit qu’elle lui apparaissait, avant la date fatale, « tout à la fois comme probable et comme impossible ». Près d’un siècle plus tard en Ukraine, alors que « l’impossible » devenait de plus en plus « certain », nous avons persisté à croire qu’il ne s’accomplirait pas. Ce déni a plus à voir avec les intérêts des Etats qu’avec la naïveté.

Poutine a mis le feu au monde et nous semblons nous accommoder de cette force brute comme nouvelle modalité des relations internationales. Notre égoïsme et notre obsession de maintenir à tout prix un mode de vie et de consommation dépendant pour partie des hydrocarbures de Poutine, nous font abandonner un peuple déjà meurtri par l’histoire. Nous le livrons à la sauvagerie d’une armée qui a déjà commis des crimes contre l’humanité en Tchétchénie et en Syrie. Par peur de représailles sur nos besoins en énergies fossiles, nous ergotons sur le périmètre des sanctions à imposer au régime clanique et mafieux du maître du Kremlin. Face à un homme qui prétend « dénazifier » l’Ukraine, nous nous comportons comme des « Munichois », symbole de la lâcheté des Nations devant « l’impensable » qui s’est réalisé dès 1938. Drôle de clin d’œil de l’histoire !

Contrairement au « narratif » que l’on nous répète à longueur d’antennes, ce n’est pas la crainte d’une menace nucléaire qui nous rend si frileux face à l’ogre de Moscou ou qui nous fait préférer « l’exfiltration » du président ukrainien à un soutien logistique et politique. C’est la peur d’un « choc énergétique » qui nous obligerait à entrer dans une logique de sobriété contrainte. Cette guerre d’annexion d’un pays souverain au cœur de l’Europe est aussi une guerre de l’énergie. L’une ne peut et ne doit pas être séparée de l’autre. Cette invasion rappelle que nous vivons dans un environnement écologique et géopolitique dangereux qui ne date pas d’aujourd’hui, ce que les écologistes répètent sans être entendus. Dans une sorte d’aveuglement suicidaire, les Etats, même démocratiques, continuent à ne pas prendre la mesure de l’ampleur de la crise écologique et découvrent, effarés, leur dépendance aux fascismes fossiles.

La chute du Mur de Berlin fut interprétée par certains comme « la fin de l’histoire », trente trois ans plus tard, elle reprend son cours tragique. Elle agit comme le révélateur des fragilités de nos vieilles démocraties, souligne la vulnérabilité de l’espèce humaine et démontre surtout notre incapacité à « penser l’impensable ». C’est ce qu’écrivait en 2002 le philosophe Jean-Pierre Dupuy dans son indispensable «  Pour un catastrophisme éclairé, quand l’impossible est certain ».

La malheureuse Ukraine en est la métaphore la plus aboutie. L’Ukraine, c’est Tchernobyl, quand « l’impossible » est devenu « certain » et que l’Europe a été menacée d’un hiver nucléaire que l’on croyait réservé à « l’équilibre de la terreur ». L’explosion de la centrale nucléaire en 1986, a ébranlé les certitudes techniciennes, « l‘impensable » nous a sauté aux yeux, aussitôt refermés pour éviter d’affronter le vertige promis par le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité. Nous en sommes là, installés dans le temps des catastrophes en chaine qui suscitent des effrois répétés, avec l’émotion comme seule réponse à une question existentielle.

Cette tragédie provoquera-t-elle enfin un réveil collectif ? Fera-t-elle comprendre que guerres et climat sont liés ? Ne pas agir serait porter le fer contre nous-mêmes et créer les conditions de « l’impensable » chaos.

Noël Mamère. Ecologiste

À la Une de Mediapart

Journal — États-Unis
Devant la Cour suprême, le désarroi des militantes pro-avortement
Sept ans presque jour pour jour après la légalisation du mariage gay par la Cour suprême des États-Unis, celle-ci a décidé de revenir sur un autre droit : l’accès à l’avortement. Devant l’institution, à Washington, la tristesse des militants pro-IVG a côtoyé la joie des opposants.
par Alexis Buisson
Journal
IVG : le grand bond en arrière des États-Unis
La Cour suprême états-unienne, à majorité conservatrice, a abrogé vendredi l’arrêt « Roe v. Wade » par six voix pour et trois contre. Il y a près de 50 ans, il avait fait de l’accès à l’IVG un droit constitutionnel. Cette décision n’est pas le fruit du hasard. Le mouvement anti-IVG tente depuis plusieurs décennies de verrouiller le système judiciaire en faisant nommer des juges conservateurs à des postes clefs, notamment à la Cour Suprême.
par Patricia Neves
Journal — Parlement
Grossesse ou mandat : l’Assemblée ne laisse pas le choix aux femmes
Rien ou presque n’est prévu si une députée doit siéger enceinte à l’Assemblée nationale. Alors que la parité a fléchi au Palais-Bourbon, le voile pudique jeté sur l’arrivée d’un enfant pour une parlementaire interroge la place que l’on accorde aux femmes dans la vie politique.
par Mathilde Goanec
Journal
Personnes transgenres exclues de la PMA : le Conseil constitutionnel appelé à statuer
Si la loi de bioéthique a ouvert la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules, elle a exclu les personnes transgenres. D’après nos informations, une association qui pointe une « atteinte à l’égalité » a obtenu que le Conseil constitutionnel examine le sujet mardi 28 juin.
par David Perrotin

La sélection du Club

Billet de blog
Le consentement (ré)expliqué à la Justice
Il y a quelques jours, un non-lieu a été prononcé sur les accusations de viol en réunion portées par une étudiante suédoise sur 6 pompiers. Cette décision résulte d’une méconnaissance (ou de l’ignorance volontaire) de ce que dit la loi et de ce qu’est un viol.
par PEPS Marseille
Billet de blog
« Lutter contre la culture du viol » Lettre à la Première ministre
Je suis bouleversée suite aux actualités concernant votre ministre accusé de viols et de l'inaction le concernant. Je suis moi-même une des 97 000 victimes de viol de l’année 2021. Je suis aussi et surtout une des 99 % de victimes dont l’agresseur restera impuni. Seule la justice a les clés pour décider ou non de sa culpabilité… Pourtant, vous ne pouvez pas faire comme si de rien n’était.
par jesuisunedes99pourcent
Billet de blog
Le Gouvernement se fait pourtant déjà juge, madame la Première ministre
La première ministre, Mme Elisabeth Borne, n'est pas « juge », dit-elle, lors d’un échange avec une riveraine, ce mercredi 15 juin 2022, l'interrogeant sur les nouvelles accusations visant M. Damien Abad, ministre des solidarités.
par La Plume de Simone
Billet de blog
« Promising Young Woman », une autre façon de montrer les violences sexuelles
Sorti en France en 2020, le film « Promising Young Woman » de la réalisatrice Emerald Fennell nous offre une autre façon de montrer les violences sexuelles au cinéma, leurs conséquences et les réponses de notre société. Avec une approche par le female gaze, la réalisatrice démonte un par un les mythes de la culture du viol. Un travail nécessaire.
par La Fille Renne