La mort de Fidel Castro

L’histoire retiendra à coup sûr que le vendredi 25 novembre 2016 à 22h 29, est décédé le dernier des « géants » du XXème Siècle, qu’on en pense ce que l’on veut. 60 ans après le débarquement d’une poignée de guérilleros transportés par le Granma, 57 ans après la chute de la dictature de Batista, Fidel Castro s’en est allé, laissant un bilan plus que contrasté.

Je ne sais si l’on se souviendra du résultat des primaires de la droite et du centre ou des folles aventures du couple exécutif, menacé d’implosion après les provocations conjointes de Claude Bartolone et de Manuel Valls, en revanche, l’histoire retiendra à coup sûr que le vendredi 25 novembre 2016 à 22h 29, est décédé le dernier des « géants » du XXème Siècle, qu’on en pense ce que l’on veut. 60 ans après le débarquement d’une poignée de  guérilleros transportés par le Granma, 57 ans après la chute de la dictature de Batista, Fidel Castro s’en est allé, laissant un bilan plus que contrasté.

J’ai souvent dénoncé les atteintes à la liberté sur l’ile - au point d’y être interdit de séjour durant plusieurs années - soutenu en permanence les dissidents menacés par le régime - notamment avec mon émission « Résistances » sur Antenne 2 - pour ne pas être soupçonné d’une quelconque complaisance envers ce régime autoritaire. Fidel Castro ne peut être réduit aux Tweet et au communiqué insultants de Donald Trump.

En 1959, Cuba n’était qu’un casino, doublé d’un bordel, aux mains de la Mafia américaine et de l’armée. L’île était devenue une quasi colonie des Etats-Unis. Durant les premières années de la révolution, Fidel Castro incarna les espoirs de la majorité du peuple cubain, qui fit ainsi des progrès étonnants en matière d’éducation et de lutte contre l’analphabétisme et devint l’un des meilleurs systèmes sanitaires au monde, au point que, avant Médecins du Monde, il développa le concept de diplomatie sanitaire, exportant ses médecins dans maints pays du Tiers-monde. L’un des fondateurs de l’écologie politique, René Dumont, après y avoir effectué trois missions entre 1960 et 1963 et y être revenu à la demande de son ami Fidel en 1969, écrivit deux livres sur Cuba et son agriculture (« Cuba : socialisme et développement ». Seuil, 1964. Et « Cuba est-il socialiste ? ». Seuil, 1970). Il y critiquait sévèrement les choix erratiques du « Leader Maximo » en matière économique et, notamment, les « fermes du peuple » et l’agriculture fonctionnarisée. Il n’était pas dupe non plus de l’accaparement du pouvoir discrétionnaire par un groupe dirigeant, qui s’était débarrassé de ses opposants par éliminations successives et étouffement des libertés : « Un pays, à mon avis, ne peut s’affirmer socialiste dès que la contestation populaire n’y est plus possible », écrivait-il dès 1970.

Sur le tard, Cuba eut une politique écologique relativement innovante, aidée en cela par l’embargo américain  qui permit, paradoxalement, de protéger l’île du tourisme de masse et de ses conséquences en terme de dégradation de l’environnement… Et Castro s’était converti ces dernières années à la lutte contre le réchauffement climatique.

Cuba, île minuscule, fut aussi synonyme d’espérance pour toute l’Amérique Latine et pour les « progressistes » du monde entier. Avec la création de la « Tricontinentale », la Havane était devenue la patrie des anticolonialistes et le refuge de tous ceux qui fuyaient les dictatures latino-américaines, de l’Argentine au Chili, du Salvador au Brésil. De là, ils pouvaient s’organiser pour en finir avec leurs propres dictatures, même si leur pays de refuge était lui-même une dictature. Quoi qu’il en soit, Fidel Castro a incarné, avec Che Guevara, devenu un mythe, la capacité de résister à la plus grande puissance du monde, les Etats-Unis. En ce sens, dans la lignée de Simon Bolivar et de José Marti, il entrera dans l’histoire comme un acteur fondamental de l’indépendance des nations latino-américaines face à une puissance qui, depuis 57 ans, a organisé et soutenu toutes les interventions possibles contre Cuba , de l’invasion militaire de de la Baie des Cochons aux tentatives d’assassinats ciblés, en passant par l’embargo économique et culturel. Fidel Castro y a répondu par le seul moyen dont il disposait : une alliance avec l’URSS de Kroutchev, qui lui permit de maintenir en vie la révolution cubaine tout en sacrifiant la démocratie et la liberté de ses citoyens.

Après l’effondrement de l’URSS, le piège s’est refermé sur le régime, qui résista pourtant en organisant un système de double monnaie favorable aux cubains qui travaillaient dans le secteur du tourisme, en autorisant la création de petits commerces et de services, en permettant aux paysans de survivre par des formes d’autosubsistance… Mais il a renforcé dans le même temps la répression contre les dissidents, les homosexuels, les journalistes, les militants des droits de l’homme… Les purges, moins dures que dans les premières années de la révolution où plus de 3000 personnes furent condamnées à mort et exécutées, ont concerné toutes les couches de la population et le système de surveillance de masse n’a jamais cessé. Le régime a connu un répit dans le domaine économique, avec l’accession de Chavez au pouvoir au Venezuela, grâce aux livraisons de pétrole, mais il n’en a pas profité pour sortir de son immobilisme.

Le régime castriste va sans doute se terminer rapidement, du moins dans la forme que lui avait donnée donné Fidel : parti unique, économie dirigée, bureaucratie omni présente, médias d’Etat, répression politique et sociale. Ce communisme tropical a fait son temps. Obama avait compris qu’il était temps d’ouvrir une nouvelle page, en en finissant avec l’embargo qui permettait à la fraction la plus dure du régime d’empêcher toute ouverture. De ce point de vue, la réaction délirante de Donald Trump à la mort de Fidel Castro n’est pas de bon augure.

La transition démocratique est possible à Cuba, sans que le sang coule dans une île qui n’a cessé d’être saignée à blanc depuis la colonisation des Conquistadores espagnols. Le slogan de Fidel Castro était : « le socialisme ou la mort ! ». Fidel est mort et son socialisme avec lui. Le temps est venu, à Cuba comme ailleurs, de laisser derrière nous les utopies meurtrières et de continuer le combat pour une émancipation humaine qui conjugue, liberté, démocratie et écologie.

 

Noël Mamère

Le 28/11/2016.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.