Tomber malade du haut de sa santé

« Être en bonne santé, c'est pouvoir tomber malade et s'en relever, c'est un luxe biologique.» GEORGES CANGUILHEIM Le normal et le pathologique, 1966

« Être en bonne santé, c'est pouvoir tomber malade et s'en relever, c'est un luxe biologique » - GEORGES CANGUILHEIM - Le normal et le pathologique, 1966

D’ordinaire, la santé n’est pas un sujet. Contrairement à la maladie, elle n’appelle pas d’explication, de développement ou de commentaire. La santé n’est pas un objet de discours. Elle est là, incarnée dans les vies que nous menons. « Ça va, toi ? » « Ça va ! ».

D’ailleurs, toi, bien-portant, t’es-tu déjà demandé ce qu’est la santé ? N’est-ce-pas un fait, une donnée, une évidence ? En état de santé, tu vis dans la pleine jouissance de toutes tes capacités physiques et tu effectues toutes les actions, simples ou aventureuses, que tes désirs t’inspirent et ton quotidien t’impose, dans une parfaite insouciance corporelle : te brosser les dents, aller acheter une baguette de pain, presser le pas pour attraper ton bus, avoir un enfant, sauter un repas, veiller tard ou encore pratiquer un sport à risques.

Ainsi, notre état de santé a moins pour conséquence de nous en donner conscience que de nous permettre de conduire notre vie sans nous en préoccuper. En d’autres mots, ceux de René Leriche, « la santé, c’est l’inconscience où le sujet est de son corps ».

Tant et si bien que, souvent, nous n’en formons une représentation qu’au moment où elle s’enraye - et elle n’est alors déjà plus qu’un souvenir - et qu’elle se restaure - dans les cas de guérison. Par suite de quoi c’est donc quand nous « tombons malade » que nous savons ne plus être « en bonne santé ».

La santé, c’est l’absence de maladie et plus largement, pour le sens commun, l’absence de blessure, de mutilation ou de handicap. C’est donc par la négative, par l’absence de, qu’elle est le plus souvent définie, tant il est difficile de la situer autrement qu’en rapport avec l’état pathologique.

Le corps sain est aussi la condition de la fluidité des interactions avec l’environnement matériel et social. Pour le philosophe Lennart Nordenfelt [1] la santé est une capacité à agir, l’action visant l’atteinte intentionnelle d’objectifs que l’individu estime vitaux (“vital goals”). Pour Canguilhem, reprenant le fameux mais discuté « La santé, c’est la vie dans le silence des organes » de R. Leriche, la santé, « c'est aussi la vie dans la discrétion des rapports sociaux »

Camarade malade, tu te souviens, n’est-ce pas, de ce temps où tu étais dans la vie et non dans la survie ? Où tes desseins étaient pluriels et autres que celui de persister, persister et encore persister ? Où tes actions étaient aussi machinales qu’elles sont aujourd’hui laborieuses ? Te souviens-tu du temps où ton allure, tes gestes, ton souffle étaient si banalement « normaux » ? Et où il n’y avait ni embarras dans les regards, ni hésitations dans les mots que t’adressaient les « autres » ?

Je m’en souviens aussi…. Cela nous manque, n’est-ce pas ?

Camarades malades et amis bien-portants, je vous salue !

 

[1] L. Nordenfelt dans Health, Science and Ordinary Language, Rodopi, 2001, p.72-3

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