Sa dernière route...

Un collègue s'en est allé. Ancien caméraman en région à France Télévisions. Victime du virus, malgré sa carrure et sa bonne humeur. L'occasion de rappeler qu'il existe en France des artistes anonymes, des chasseurs d'images et des journalistes, des vrais.

Chemin du 1er mars 2021

Sa dernière route ...

Ile de Ré © François Blanchard Ile de Ré © François Blanchard

Le virus a donc eu raison d'un géant à tête blanche ! Depuis qu’il était à la retraite sur son île atlantique, François arborait une chevelure abondante et immaculée tombant du ciel sur des épaules très larges. Il ne pouvait passer inaperçu. Il ressemblait à un personnage christique sorti d’une BD consacrée à la Bible (même si les bondieuseries l’emmerdaient) : une sorte de prophète inspiré, à démarche ursidée, oeil rapide et déambulation placide.

François Blanchard © anonyme François Blanchard © anonyme

On le croisait à l’aube ou au crépuscule, en pèlerinage, en chasse, en extase, près des plages, ou dans les marais, toujours muni de ses objectifs démesurés : il traquait l’oiseau de mer, ou le migrateur de passage, il fixait les marées au levant, un chalutier dans le couchant, il planquait très souvent sur le ventre, patient, s’endormant parfois, mais ses photos, si nettes, si léchées, piquées, posées, carrées, se reconnaissaient dans la seconde : ah ça, tu vois Kiki, c’est du Blanchard !

Quasi symphonique, le travail, et en Ré majeur s’il vous plaît !

On le croisait à l'aube ou au couchant ... © anonyme On le croisait à l'aube ou au couchant ... © anonyme

François Blanchard a donc quitté son île iodée, son territoire de retraité, pour reprendre le bitume, direction inconnue, vers de nouvelles lumières, l’auto-radio branché sur Nostalgie, comme au bon vieux temps.

On the road again !

Car cet artiste de la photo, je l’ai connu quelques belles années auparavant, compagnon de route et de vidéo, au plus près de l’événement et des gens vrais. Longtemps nous avons sillonné les Alpes, toutes les Alpes, depuis la côte sud et les chauds printemps rugbystiques, jusqu’à la Bavière allemande, glacée, certains hivers de biathlon cocorico. Entre ces extrêmes géographiques nous avons battu la campagne et la montagne, depuis les vallées profondes et les lacs scintillants jusqu’aux sommets vertigineux. Nous avons roulé et grimpé de Belledonne aux Ecrins, de Vercors en Chartreuse, de Maurienne en Tarentaise, du Mont-Blanc au Léman...

Il arpentait son île © François Blanchard Il arpentait son île © François Blanchard

Lui c’était les images, et moi les mots.

Sans oublier l’indispensable ingénieur du son que nous réclamions avec véhémence lors de chaque départ en reportage.

François était boulimique, un dévoreur, un cannibale, à la caméra, comme à table. Pour deux minutes de reportage monté et diffusé à l’antenne il ramenait une cassette pleine, une heure d’images, rien à jeter, que du très bon ! Et pendant la pause de midi, au restaurant, là où nous commandions une pizza, lui c’était deux, la Royale, la Napo, rien à jeter, assiette nettoyée, nickel !

Un ogre, le Gargantua de la Bétacam ! 15 kilos sur les bras, portés comme une plume, et il cavalait tel un garenne, derrière, à côté ou devant son sujet, pour ramener du vivant, du vécu, des plans uniques. Blanchard ? Une machine à tourner (c’était devenu son surnom à Grenoble), une bête à came, un drogué du cadre !

Reportage en Haute Maurienne ; Blanchard et sa caméra, toujours là, malgré la verticalité ! © anonyme Reportage en Haute Maurienne ; Blanchard et sa caméra, toujours là, malgré la verticalité ! © anonyme

Sa passion parfois l’entraînait plus loin qu’il n’aurait dû.

A Nîmes, par exemple, lors d’une phase finale de rugby avec le FC Grenoble, j’avais choisi de comparer le petit taureau et talonneur Fabrice Landreau à la bête furieuse qui entrait dans l’arène. Cela tombait bien, nous étions en pleine feria. Nous avons donc travaillé dans les coulisses du match mais aussi de la corrida. Sous les pierres de l’enceinte circulaire et séculaire mon François était remonté comme un coucou, impossible de l’arrêter ! Il naviguait entre les chevaux et les toréadors, filmant le défilé préliminaire, évitant de peu l’arrière-train énorme d’un canasson énervé, et l’écrasement contre les rambardes, puis se retrouvant sans s’en apercevoir au centre des arènes, sous les vivats du public. Il fut alors empoigné et furieusement rejeté hors la lumière par deux matamores camarguais plus bestiasses que lui !

Blanchard avait une carcasse de malabar mais un coeur de midinette. Je l’ai vu souvent très ému quand nous écoutions les anciens résistants du Vercors ou des Glières. Alors, il s’arrêtait de tourner et posait lui-même des questions sensibles. Nos documentaires sur les grands maquis alpins le passionnaient. Il tentait de recréer l’ambiance de ces jours héroïques, les bois sombres et enneigés, les cabanes précaires où pendant l’hiver les maquisards se cachaient, mangeant parfois leurs dernières pelures de pommes-de-terre. Le soir, dans la voiture, en rentrant sur Grenoble, il nous parlait de son grand-père mort au Struthof, ce camp de concentration nazi implanté en Alsace.

Chez l'abbé Pierre pour un tournage sur la Résistance. L'abbé avait créé un maquis en Chartreuse et Vercors en 1943. © anonyme Chez l'abbé Pierre pour un tournage sur la Résistance. L'abbé avait créé un maquis en Chartreuse et Vercors en 1943. © anonyme

Il y avait donc des larmes, ou presque, de temps en temps au menu. Mais aussi et surtout de franches rigolades.

De lui, j’ai gardé des images gravées à jamais :

- un colosse en mouvement, au milieu des danseuses dénudées d’un grand cabaret près de Valence ; éléphant et caméra dans une chorégraphie de gambettes sans fin et de seins altiers ...

- un escogriffe balloté dans la mêlée chahutée des rugbymen de Bourgoin-Jallieu à l’entraînement ; gros rafiot secoué par une tempête force 8 ...

- un gaillard épuisé et lourd de sommeil, mais droit comme un «i» et stable de l’objectif, au milieu de la nuit, dans un monastère orthodoxe du Vercors ; somnambulisme tranquille, avec sursauts et clins d’oeil complices, dans l’anesthésie interminable des psaumes plaintifs de quelques moinillons en noir.

Et puis bien sûr, François à la recherche perpétuelle du loup, dans les forêts du Vercors, entre deux tournages, rampant dans les buissons, les fougères, sur la mousse,sous les rochers. On parle parfois du géant des Carpates. En fait, lui, c’était le géant à quatre pattes.

De cela nous plaisantions au retour, dans la bagnole, car l’homme avait de l’humour et de la répartie.

L'une de ses dernières photos, au Stade Rochelais © François Blanchard L'une de ses dernières photos, au Stade Rochelais © François Blanchard

Ces kilomètres par milliers il nous a permis également de les parcourir sans risque. Il ne buvait que de l’eau et c’est lui qui ramenait le carrosse à la station. En reportage nous étions parfois au blanc de Savoie pendant que lui équilibrait les blancs de la caméra. Mais après coup, au volant, il reprenait en riant et en choeur mon slogan habituel : «le journal se fait au .... BISTROT ! »

Bref, la route était belle, les rencontres enrichissantes, les casse-croûtes d’anthologie et le garou invisible.

J’espère François qu’il y a de la pizza là où tu roules désormais, de drôles d’oiseaux à shooter, des «coyotes» de cambrousse comme en nord Isère, mais aussi et surtout un ballon ovale, pas le verre à pied hein, la vraie gonfle en cuir, celle du CSBJ ou du Stade Rochelais. T’as pas oublié tes boîtiers, au moins ?

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Il aimait tous les oiseaux ! Ici la patrouille de France © François Blanchard Il aimait tous les oiseaux ! Ici la patrouille de France © François Blanchard

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