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Billet de blog 2 janvier 2026

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La dernière danse au 5-7

1er janvier 2025, 1er novembre 1970 : deux dates, deux tragédies. L'incendie de Crans-Montana en Suisse n'est pas sans rappeler la catastrophe de Saint-Laurent-du-Pont en pleine nuit de la Toussaint 70 . 146 jeunes avaient péri en dix minutes.

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Chemin du 2 janvier 2026

La dernière danse au 5-7

Illustration 1
Le dancing 5-7 à l'aube du dimanche 1er novembre 1970 © Le Dauphiné Libéré

Ce souvenir me poursuit depuis 55 ans ! Je publie donc à nouveau ce que j'avais écrit en 2020  pour le 50 ème anniversaire de cette tragédie . Il y a beaucoup de similitudes avec la nuit  terrible de Crans Montana.

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Au bord de la route, s’élève le mémorial. Je passe là si souvent. C’est ma région d’enfance, de jeunesse : la Chartreuse, la vallée du Guiers, un paradis s’il n’y avait eu cette effroyable nuit de la Toussaint 1970. En cet endroit, 146 jeunes âgés de 14 à 25 ans sont morts carbonisés dans l’incendie du club "le 5-7 ".

Illustration 2
On mesure sur photo toute l'ampleur et la violence de l'incendie qui ravagea le 5-7 © Dauphiné Libéré

La discothèque, avait été ouverte au printemps, dans une clairière sous la montagne, à l’écart du bourg de Saint-Laurent-du-Pont. Construite artisanalement, de bric et de broc, elle n’avait fait l’objet d’aucun contrôle légal, communal ou préfectoral. Elle a brûlé comme une torche.

La semaine suivante le général De Gaulle décède chez lui, à Colombey les-Deux-Eglises. La catastrophe et les victimes sont éclipsées, oubliées, ce qui arrange bien les autorités coupables de négligence.

«Bal tragique à Colombey, un mort» ose afficher pleine page, l’hebdo satirique Hara Kiri. Le journal se voit immédiatement interdit par le pouvoir pompidolien. Hara Kiri disparaît, mais quelques jours plus tard la rédaction sort «Charlie Hebdo» .

Illustration 3
La dernière Une de Hara Kiri !

J’avais 18 ans et j’habitais à quelques kilomètres du 5/7. Ce soir là, en sortant d’une pizzeria de Yenne, sur les bords du Rhône, vers 22h30, mes copains et moi avions décidé de filer sur Saint-Laurent-du-Pont. Il y avait «les Storm» au 5-7, nous le savions, un excellent groupe parisien, mais il fallait trouver l’équivalent d’une vingtaine d’euros chacun pour entrer. Nous ne les possédions pas. Cela nous a sauvé la vie !

Pour d’autres, la route jusqu’au dancing fut le dernier voyage, un aller sans retour, la virée ultime vers la musique, la danse, et les bonheurs fous de l’adolescence .

Il y avait Pierre. Il était amoureux. En fin d’après-midi il parvient à convaincre sa petite amie Marie-Jo de venir avec lui et toute sa bande de potes pour écouter «les Storm» à Saint-Laurent-du-Pont. Leur chemin part de Bourgoin, place du 23 août 1944, depuis un bistrot où ils se réunissent chaque fin de semaine. Marie-Jo est enthousiaste. C’est la première fois qu’elle va au 5-7. Vers une heure du matin, dans l’atmosphère surchauffée du dancing, elle demande à Pierre d’aller lui chercher une boisson à la crêperie qui jouxte la discothèque. Le jeune homme sort, et quand il revient, dix minutes plus tard, verre à la main, le feu jaillit à l’horizontale de la porte du dancing. Il ne reverra plus jamais sa fiancée : «c’était comme un lance-flammes énorme, sur plusieurs mètres, avec des jeunes qui sortaient en courant, qui brûlaient, qui criaient, maman, papa, on va mourir ... Pour Marie-Jo, bien-sûr, c’est ma faute...»

Illustration 4
Pierre Montillo, rescapé du 5-7, devant les tourniquets mortels , en 2010 © Patrice Morel

Il y avait Alain. Un assidu. Il habite Chambéry, à une trentaine de kilomètres. Depuis le printemps il passe ses samedis soirs au 5-7. Ce 31 octobre, en fin de journée, il prend la navette gratuite affrétée par les gérants du dancing. Les chambériens sont nombreux à fréquenter la boîte. Elle est vaste, originale, bien décorée, avec des petites niches en étage où l’on peut draguer, fumer tranquille. Cela change des night-clubs urbains, notamment ceux d’Aix les Bains. Le 5-7 est posé en pleine nature, en lisière de forêt. C’est «pop» et romantique à la fois. Les jeunes savoyards aiment cette route tortueuse qui les conduit à Saint-Laurent du Pont. Dans l’autobus ils ont le temps de tous faire connaissance, et il y a déjà pas mal d’habitués. Ils rient, chantent, plaisantent.

Je me souviendrai toujours du visage décomposé d’Alain, quand il me dit : «on est partis, le car était plein ; je suis rentré, car vide, tout seul ...»

Alain est un miraculé : «j’étais dans une petite loge ; mon copain est venu me chercher pour descendre au bar. Au pied des escaliers on a vu quelque chose de bizarre : il y avait comme des flammes au-dessus du bar. Je lui ai dit faut qu’on se tire, y a quelque chose qui va pas. On est sortis par le tourniquet d’entrée mais le feu allait tellement vite que mon copain a été brûlé au troisième degré en voulant passer par en-dessous. Il a fait un an d’hosto. C’était limite, l’extrême limite. Je me souviens de gars qui couraient dans la forêt, brûlés, ils étaient fous...»

Illustration 5
Le gymnase de Saint-Laurent-du-Pont avait été transformé en chapelle ardente © Le Dauphiné Libéré

Il y avait Jean-Luc et Daniel, 19 et 17 ans, deux frères, fans de rock, le second était guitariste, eux aussi de Chambéry, eux aussi dans ce voyage maudit. Malgré le temps qui a passé, Odette, leur maman, reste accablée, atterrée : « ils prenaient le car, c’était gratuit, comme ça ils ne conduisaient pas, on était tranquilles, le dancing était réputé, ils étaient une cinquantaine de Chambéry, ils sont partis heureux et confiants, et moi la même chose, j’ai dormi tranquille... »

Aujourd’hui Odette ne croit toujours pas à leur disparition. Au matin de cette Toussaint 70, le dimanche, son mari est allé à la boulangerie chercher le pain, de très bonne heure. On lui a dit «vous avez entendu ce qui s’est passé au 5-7 ? Il y a beaucoup de victimes.» Il est revenu en courant. Le père et la mère se sont précipités vers la chambre des enfants. Devant la porte il y avait encore les pantoufles. Le mari a dit : «ils ne sont pas rentrés les gosses ! »

Odette a voulu me montrer les disques et la chaîne HiFi de ses fils. Elle est allée les chercher à la cave. Elle m’a fait écouter Procol Harum, «a whiter shade of pale», les Moody Blues «nights in white satin» ... Nous avons parlé un bon moment : «cette affaire a été étouffée dit-elle ; après la mort du général on ne parlait plus de l’incendie ; personne n’a pu faire le deuil ; je n’ai pas pu voir les corps, seulement la montre des enfants, et une paire de chaussures ; on espère qu’ils n’ont pas trop souffert ; parfois quand on frappe à la porte, je me dis que ce sont eux, qu’ils sont là , c’est incroyable, infernal...»

Illustration 6
Odette Delvaux lors des obsèques à Saint-Laurent-du-Pont en novembre 1970 © FR3 Rhône-Alpes

Il y avait Henry, originaire de Voiron, une petite ville à l’époque, à quinze kilomètres du 5-7. Il se souvient des moindres détails : «comme d’habitude, rendez-vous au Bar du Commerce, à côté de l’église, c’était la mode minet, pantalons en velours cotelé à pattes d’eph, pulls au-dessus du nombril, manteaux lèche-bottes et chemises à grand col, on disait «chemises à manger des gaufrettes», chapeaux et foulards, cheveux longs. C’était mal vu par les adultes. On nous traitait de tous les noms, tarlouzes, pédés... Nous on s’en foutait, on était en couleurs, c’était peace and love, si tu fumais pas ton joint t’étais pas dans le coup ».

Et puis le drame : «il faisait très chaud, on crevait de chaud ! Je suis avec des potes devant le petit bar du bas ; il y a une odeur, on entend vaguement des gens crier «y a l’feu», on n’y croit pas tout de suite mais un pote me dit «Henry on va sortir, c’est pas normal», il me prend par le bras et on arrive à passer le tourniquet... Après c’est l’horreur, l’apocalypse. Tout s’enflamme, on ne peut pas voir pire que ça, sauf à la guerre peut-être, c’est monstrueux ce qui est arrivé, on se connaissait tous, on se faisait tous la bise, je me dis que j’ai eu beaucoup de chance, que leur vie a été très courte, et que c’est triste de mourir en écoutant de la musique.»

Illustration 7
La Une du Dauphiné Libéré le lundi 2 novembre 1970

Quand je passe aujourd’hui devant la clairière et le monument, j’ai toujours comme un vide au creux du ventre. Une voiture est arrêtée, quelqu’un se recueille devant la liste des 146 noms, il y a des fleurs...

Je revois alors des visages disparus. Mais aussi ma mère qui bondit dans ma chambre au petit matin de cette Toussaint tragique. Je dors à poings fermés. Avec le frangin, nous avons fini dans une soirée organisée dans un garage à Pont-de-Beauvoisin. Vers 8 heures nous sommes réveillés par un coup de tonnerre. Ma mère jaillit devant nos lits, comme une furie ! Elle pousse un grand soupir, elle est soulagée : «vous êtes là ! »

PS- Odette Delvaux est décédée il y a peu de temps. Jusqu'à la fin elle a toujours espéré que ses deux fils reviendraient un jour...

Documents vidéos réalisés en 2010 pour France 3 : https://www.youtube.com/playlist...

Illustration 8
Le mémorial à l'endroit de l'incendie et les tourniquets © Patrice Morel

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