Saint-Etienne !

Chaque été je me dis, non, c’est cuit, le ballon est crevé, éclaté par les crampons furieux du capitalisme. Je n’y retournerai pas. Comment croire à la sincérité de ces types en culottes courtes devenus mercenaires, millionnaires, milliardaires ? Et pourtant je vais reprendre le chemin du stade, à la mi-août...

Chemin du 2 août 2019

Saint-Etienne !

 © Patrice Morel (février 2017) © Patrice Morel (février 2017)

Oui, je vais reprendre cette route qui, depuis l’Isère, par Vienne et Givors, mène à Saint-Etienne, une centaine de kilomètres connus par coeur, mémorisés à jamais.

Combien de fois l'ai-je empruntée cette chaussée des manchots, cette  avenue des grands capitaines, cette artère du cuir et de l’embrocation ?

Une chose est sûre : toujours elle me donne le frisson, toujours elle constitue pour le môme à crampons que je suis resté une approche chargée d’émotions. Ce ruban de bitume ressuscite invariablement les images d’une épopée sportive unique, celle des petits footballeurs Verts, bonshommes en short, sortis grandis d’un chaudron en ébullition. Rouler sur cette route 76 (Glasgow 12 mai de cette année là : ah les poteaux carrés ! ) si familière, si patrimoniale, réveille immanquablement les sons, les odeurs liés à cette aventure, les cris, les chants et le bonheur partagés par le peuple de la ville anciennement sombre et industrieuse, coincée entre collines et crassiers.

Il y a d’abord cette vallée étroite et pas très belle avec ses cités de sueur, Rive-de-Gier, Lorette, La Grand-Croix, l’Horme, Saint-Chamond, creuset de houille et d’acier, goulet inquiétant où transpiraient le labeur, la noirceur... Cette vallée du Gier ressemble un peu à celle de la Fensch qui a fait battre si longtemps le coeur des Lorrains.

Il y a ensuite l’arrivée par le haut sur Saint-Etienne, et la découverte d’une agglomération encadrée par ses terrils reverdis, par ses coteaux encombrés d’immeubles, de maisonnettes, de hangars, d’anciennes usines et de quelques cimetières où dorment notamment les accidentés du grisou et des incendies de galeries.

Saint-Etienne, la mine et l'acier, début XXème siècle © Félix Thiollier (début XXème siècle) Saint-Etienne, la mine et l'acier, début XXème siècle © Félix Thiollier (début XXème siècle)

J’aime arriver en ce lieu de surplomb, à la nuit tombante, quand tout là-bas, vers le quartier de l’Etivallière et la vieille usine de brique rouge, les projecteurs sont allumés : ceux de l’enceinte mythique, ceux de Geoffroy Guichard.

Dans les villages de France il y a souvent un bistrot ouvert le soir où quelques coyotes se rassemblent pour boire un verre et parfois regarder un match à la télé. A Saint-Etienne, ce troquet c’est Geoffroy-Guichard : on y vient pour se chauffer les tripes et la voix, on y vient pour chanter, pour rire et pleurer, pour encourager et pour chambrer, on y vient pour être vivant, on y vient parce qu’on se trouve au coeur de la ville, et que sous le gazon il y a le charbon, les couloirs séculaires, on y vient parce que c’est la famille rassemblée, celle du grand-père couvert de mourine dans le puits Couriot, celle de la mère assemblant les pièces d’une carabine chez Manufrance, celle des enfants sur les bancs de la fac Jean Monnet ou de l’école du design, celle aussi de Bernard le chanteur à boucle d’oreille et à biceps tatoués qui a «limé de ses mains le creux des évidences» .

On parle du "peuple vert"... © Patrice Morel (octobre 2013) On parle du "peuple vert"... © Patrice Morel (octobre 2013)

On y vient enfin, même si l'on n'est pas ligérien, même si l’on habite en Isère ou en Savoie, à Lille ou à Perpignan, parce que l’on est d'abord enfant du ballon rond, et que ce jeu né dans la Grande Bretagne des usines, à Liverpool ou Manchester, colle tellement à l’âme stéphanoise qu’il y a trouvé une sorte de temple à sa mesure : le chaudron bouillant de Geoffroy-Guichard.

J’irai donc encore à Sainté ! Et si possible avec des potes innocents, jamais venus dans la marmite, pour les faire bader ! Nous ferons probablement un court écart vers les hauteurs du Mont Pilat, car les auberges sont accueillantes à cette époque dans l’altitude forézienne, nous prendrons notre temps, autours d’un menu grenouilles-fromage blanc, et après le dessert myrtilles-genépi nous fondrons sur la ville noire devenue verte, nous irons rendre hommage aux acharnés du charbon en visitant le puits Couriot transformé en musée, et si nous avons encore le temps j’emmènerai mes gaziers découvrir les poteaux de Curkovic au musée des Verts. Nous monterons en tribune Snella, dans le kop sud. Alors, les projecteurs s’allumeront. «Ce soir c’est le premier match de la saison, et  Johnny Rep a les cheveux longs .... »  https://www.youtube.com/watch?v=sKqjbPuDT-o

Un creuset minier et industriel dans lequel est né le chaudron. Le football était la pasion des mineurs, le dimanche après-midi à Sainté. © Félix Thiollier (début XXème siècle) Un creuset minier et industriel dans lequel est né le chaudron. Le football était la pasion des mineurs, le dimanche après-midi à Sainté. © Félix Thiollier (début XXème siècle)

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