Espace sanitaire

Une plage à l'Ouest, en été, et en démocratie : royaume du sable et de l'insouciance. Zone franche, zone zen, d'un siècle à l'autre, rien ne change, ou si peu.

Chemin du 2 août 2021

Espace sanitaire

 © Patrice Morel (juillet 2021) © Patrice Morel (juillet 2021)

«On a tous dans l’coeur des vacances à Saint-Malo...» Laurent Voulzy chantait la Bretagne des années 60 et 70, l’insouciance et les rires d’un temps suspendu, infini, la pop déferlante sur le sable chaud, le camping des flots bleus, la petite fille oubliée, jupe plissée, queue de cheval, les émois, et moi, et toi...

C’était au siècle dernier. Pourtant quand j’allonge le pas en bord de mer, sur la grève immense, en ce Finistère bout du monde, il semble que rien n’ait vraiment changé. Le théâtre a levé son rideau estival sur un décor quasi semblable à celui que décrivait Lolo le troubadour il y a cinquante ans.

Si l’on fait abstraction des voiles-parachutes tendues à bout de bras par quelques planchistes aériens et hardis, la pièce se joue de la même manière : pelles et seaux sur chantiers éphémères, marée submergeant quelques châteaux précaires, chien-chien et sa mémère, parasol et son pépère, familles élargies détendues du gland, jambon blanc et tomates juteuses, melon bien frais sorti du sac, vin rouge ou rosé selon l’humeur, urbains coureurs en quête de ventre plat, bambins à filet chercheurs de crevettes, ciel nucléaire à cumulus monstrueux, maisons blanches et toits d’ardoise...

Eternels chantiers © Patrice Morel (juillet 2021) Eternels chantiers © Patrice Morel (juillet 2021)

Extérieurement rien ne trahit vraiment les angoisses de l’instant, les peurs diffuses, les frayeurs infuses, les incertitudes sanitaires et climatiques du moment. La plage semble un lieu de paix, une zone zen, ni virus, ni vaccin, terre à vagues, vierge de noirceur où le reflux aquatique balaie sans lassitude les nuages de l’esprit...

On y croise des groupes joyeux et des couples main dans la main, des solitaires qui pensent ou qui se dépensent, on y entend des rires fous et des cris perchés, c’est l’océan à 18 degrés qui fouette les nombrils, on y admire ou se moque des volleyeurs gracieux ou empruntés, on y photographie la mouette rieuse et le goéland chapardeur de casse-croûte, on y vit la minute, la seconde, l’urgent sans lendemain, on aimerait que ça dure longtemps, et la vie sûrement plus d’un million d’années, et toujours en été, houlala je m’égare, à moi Nino, deux mots !

En temps de paix, la plage est une frange d’amour, un ruban de légèreté, une frontière entre le souci et l’infini.

Les mains, l'amour, la mouette © Patrice Morel (juillet 2021) Les mains, l'amour, la mouette © Patrice Morel (juillet 2021)

C’était pareil en 66. Moi l’alpin jamais sorti du torrent et des sapins, j’avais découvert ce littoral iodé à Damgan, petit village du Morbihan, où l’eau venait, puis repartait, où l’immensité bleue et les petites voiles blanches composaient un tableau si différent de mes monts et mamelons couleur chlorophylle... Une paix extraordinaire émanait de cette côte vouée aux bonheurs de l’été en démocratie. J’y suis donc revenu chaque année. Et j’y reviendrai aussi longtemps que cette zone démilitarisée faite de sable, d’algues et de galets ne sera prétexte à débarquement armé.

En cette année 2021 de pandémie et de guerre virale, ma plage occidentale ignore la bestiole orientale. On y joue à ciel ouvert, une pelle, un seau, un ballon, tout comme avant. On dirait que les citoyens ont établi là une sorte de cordon sanitaire où le «pass» du même nom n’existerait pas. C’est plutôt réconfortant quand, dans le même temps, les réseaux d’amitié virtuelle charrient l’immondice, l’insulte, la haine, et la mort.

Je conseille à tous les Philippot, Zemmour, Bigard et autres encombrés des méninges, de quitter les rives du marigot qui rend dingo pour azurer ou blanchir leur matière grise aux vents et courants d’Iroise.

Après, on discute !

Vers le ventre plat ? © Patrice Morel (juillet 2021) Vers le ventre plat ? © Patrice Morel (juillet 2021)

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