Le monde est givré

Un souverain veut nous pétrifier. Ses ministres nous congeler. Ses sbires nous glacer le sang. Ses technocrates nous ensevelir sous les inepties. Moi, je préfère sympathiser avec le général Hiver. Je vais donc à sa rencontre, pour oublier les frappés, les toqués et les timbrés.

Chemin du 2 décembre 2020

Le monde est givré 

Etoile des neiges © Patrice Morel (décembre 2020) Etoile des neiges © Patrice Morel (décembre 2020)

Je sors quand les autres rentrent : en tombée de jour, en lumière incertaine, entre chien et loup. Ce soir, le haut gradé a sorti son manteau de cristaux. Il a des étoiles au képi, et une lune montante en auréole fascinante. Il impressionne, il intimide, il éblouit. C’est géant, un génie, un magicien aux mains d’argent. Il règne en chambre froide, prince du frigo, commandant des esquimaux. Il fait jaillir la glace et la transparence, sort du galurin la biche à cul blanc et le goupil rutilant. Chapeau l’artiste !

Un penchant pour l'hiver © Patrice Morel (décembre 2020) Un penchant pour l'hiver © Patrice Morel (décembre 2020)

Il a de beaux restes, le général Hiver. Même si les temps sont durs. Même si le carbone lui monte au pif. Même si les fourmis humaines le chatouillent et le gratouillent. Même si des clowns frénétiques, à tignasse hérissée, des turlupins hirsutes et minuscules l’enquiquinent et le titillent. Il reste droit dans ses bottes et celles-ci mesurent beaucoup plus que sept lieues.

J’aime bien la métaphore. Faire parler les choses inanimées. Donner voix aux chapitres ! Il faut avouer que se promener seul, dans la montagne, sans écouteur dans les artiches, sans autre son que celui du torrent, ou de quelques cloches derrière la brume, permet aux neurones de choisir la tangente. L’imagination prend le pouvoir, et ce n’est pas trop tôt, pense toujours le môme de 68...

Nez rouges © Patrice Morel (décembre 2020) Nez rouges © Patrice Morel (décembre 2020)

En ce début décembre 2020, période où les givrés font assaut d’offensives abracadabrantesques, où quelques pingouins cravatés se pensent de mission divine, où des narvalos veulent accrocher leur blase à des lois incohérentes, où des cachalots à cerveau étroit nous dictent leurs volontés fumantes, où des cétacés ventrus régissent la vie quotidienne des populations, il est temps de vagabonder et de s’aérer les poumons.

C’est assez !

Alors oui, vive le général Hiver ! Vous allez dire, c’est un militaire, un sévère, un austère, et vous aurez raison. Il faut s’en méfier, bien se couvrir, contrôler ses arrières.

Mais ce De Gaulle du climat, ce Grand Charles en exil atmosphérique, a quand même du bon. Il tente de résister aux poussées de fièvre, aux coups de chaleur, aux invasions virales. Il cherche à sauver notre environnement, avec rigueur et détermination.

Et croyez-le, ce n’est pas à dix mille ans d’âge qu’il va commencer une carrière de dictateur !

Dure de  la feuille © Patrice Morel (décembre 2020) Dure de la feuille © Patrice Morel (décembre 2020)

Cet escogriffe déchaîne les éléments, exalte les brumes et les brouillards, libère le givre et le grésil, largue les flocon, sculpte les glaçons. Il engage tous les ans une bataille titanesque. Il débarque de l’ombre, il a une solide constitution, son message est limpide : suivez-moi et les jours heureux seront devant nous !

Bon, quelques lumières commencent à percer, des gens bougent dans les cuisines, un chat miaule, il veut rentrer, j’ai le nez rouge, je salue les feuillus squelettiques, ces grands chauves glacés, et je m’incline devant les beaux sapins rois de la forêt, toujours verts, toujours résistants, aux anticorps puissants. Il est temps de regagner l’âtre, de rejoindre l’autre, et d’aller grogner en ursidé majeur devant les gros niqueurs de la télé .

Pom-pom girls © Patrice Morel (décembre 2020) Pom-pom girls © Patrice Morel (décembre 2020)

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