Le feu au lac

En Savoie, le poète Lamartine a célébré «le Lac». Son romantisme a séduit des générations d'élèves et d'étudiants. Il évoquait le plan d'eau du Bourget. A quelques kilomètres de là, dimanche 30 juin 2019, le lac d'Aiguebelette a été le théâtre, en pleine canicule, d'une ruée frôlant l'émeute. Les lacs de Rhône-Alpes, région très peuplée, n'ont plus le charme d'antan...

 © Patrice Morel (juillet 2019) © Patrice Morel (juillet 2019)
Chemin du 2 juillet 2019,

Le feu au lac

Il s’est produit un phénomène inédit ce dimanche 30 juin 2019, en Savoie, sur les rives du lac d’Aiguebelette. La canicule sévissait. Ce fut la ruée vers les eaux vertes de ce plan d’eau naturel, au pied de la montagne de l’Epine. A telle enseigne qu’il fallut fermer l’accès autoroutier proche et mobiliser plusieurs brigades de gendarmerie pour éviter l’émeute. Les plages étaient bondées, les esprits surchauffés, près de 20000 personnes souhaitaient faire trempette : ça brassait sec, ça fumait, ça fulminait, ça fermentait, on était à deux doigts d’horreur du coup de tronche et du bourre-pif en cascade !


Le petit lac d’Aiguebelette est une merveille. Entre collines et montagne il ressemble à ces eaux de Bavière magiques, bordées de châteaux et d’auberges, où l’on aimerait séjourner en amoureux. Mais le romantisme n’est pas toujours un gage de sérénité au bord de l'onde transparente. Il disparaît parfois là où la folie humaine se déchaîne : n’oublions pas que c’est dans une taverne lacustre de Bavière, sur une île romantique à souhait, que les SS étripèrent les SA au cours d’une soirée festive mémorable baptisée depuis «la Nuit des longs couteaux». Certes le sang n’a pas coulé à Aiguebelette dimanche, mais certains excités en slip n’étaient pas loin de brandir les gourdins !

Dire que ce lac dans lequel se reflètent la roche, les sapins, et le ciel azur, a bercé mes amours naissantes, mes premières illusions sentimentales ! Il n’y avait pas encore d’autoroute en bordure. C’était un paradis quasi ignoré des foules. Réservé aux esthètes locaux, aux baigneurs du coin, et à quelques privilégiés lyonnais possédant une maison dans le secteur.


C’était aussi l’oasis des copains : on louait une barque, on emmenait les provisions, le saucisson, le fromage, le pinard, et après quelques minutes de rames et quelques bains dans une eau presque tiède, on allait s’encanailler sur l’ île vierge qui s’étale au milieu des eaux.
Le soir, de retour sur les berges, c’était petite friture, fromage blanc et vin du Bugey, sous une tonnelle, à la fraîche, décontractés du gland. On écoutait Europe n°1 évidemment, et dans nos transistors, Pascal Danel (enfant du pays que l’on croisait parfois dans les petits bals de la région) chantait son succès de l’époque : «la plage aux romantiques» !


Ce temps là, hélas, semble révolu. Le lac d’Aiguebelette, en saison chaude, à deux pas de Chambéry, à quelques minutes motorisées de Lyon, de Grenoble, et de Bourgoin-Jallieu, est envahi par des foules peu sentimentales. Et maintenant, les pandores viennent y faire la loi afin de calmer et de canaliser toute la violence contenue dans notre société à cran.


Alors, j’ai de la chance bien-sûr : j’ai déniché plein Ouest quelques plages de rêve, où même au coeur de l’été, le sable s'apparente encore au désert, où le paysage reste hugolien, où les gens sourient et s’apprécient. D’accord, il faut se déplacer vers ce bout du monde celtique et prendre plaisir à nager dans une onde à 18 degrés. Mais quel pied, excusez-moi, quand on lit le lundi matin dans le canard breton que tout là-bas, dans les Alpes, et dans les gaz d’échappement, des loustics à poils durs ont failli s’égorger pour un mètre carré d’espace libre au bord de l’eau.
Tiens, je serais chanteur aujourd’hui, je sortirais un tube et je l’intitulerais «la plage aux excentriques» ! Pascal Danel, sors de ce corps , je te prie !  

Plage à Crozon, Finistère © Patrice Morel (juillet 2019) Plage à Crozon, Finistère © Patrice Morel (juillet 2019)

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