Liberté chérie !

La fracture se creuse entre urbains porteurs de masque permanents et campagnards libres de respirer en pleine nature. La cambrousse n'est plus ce qu'elle était !

Chemin du 4 octobre 2020

Liberté chérie

A l'air libre dans le val de Lans-en-Vercors © Patrice Morel (octobre 2020) A l'air libre dans le val de Lans-en-Vercors © Patrice Morel (octobre 2020)

Ce dimanche matin 4 octobre 2020, le dessinateur, peintre et sculpteur Jean-Marc Rochette affiche sur Facebook une photo de sa montagne enneigée avec cette légende : " liberté, liberté chérie ! " . Rochette vit dans une vallée sauvage de l’Oisans, celle du Vénéon, quasi déserte en hiver, au pied de la Meije, non loin de ses amis bouquetins et de son copain le loup. Là il fait son bois, son potager, et crée en toute tranquillité. Bien sûr, professionnellement, il est parfois obligé de «descendre» à Grenoble ou de «monter» à Paris. Et cela ressemble de plus en plus à un calvaire. Il est revenu dernièrement de la capitale, qu’il baptise «Zombiland», complètement effaré. Il évoque sur son mur virtuel «la mascarade en cours», «une folie collective orchestrée»...

Je ne suis pas loin de ressentir le même malaise que lui. J’ai passé la semaine dernière une journée à Grenoble. Et comme le co-créateur du «Transperceneige», j’ai eu l’impression de plonger en pleine science-fiction avec tous ces marcheurs masqués qui s’évitent dans la rue, tous ces cyclistes solitaires sans parole, tous ces magasins presque vides de clients, où les regards se fuient.

Plus près du ciel seule la Grande Moucherolle porte le masque ! © Patrice Morel (octobre 2020) Plus près du ciel seule la Grande Moucherolle porte le masque ! © Patrice Morel (octobre 2020)

"Liberté chérie", revendique donc Rochette, et moi avec lui quand je peux consommer les heures de la vie là-haut sur la montagne, parler à l’oreille des vaches, interpeller les chevaux, caresser les brebis, embrasser les arbres, hurler avec les animaux-garous cachés dans l’ombre des forêts sombres.

Plus près du ciel, à mille mètres, j’ai ma promenade préférée. Ce n’est pas de l’escalade ou du sentier vertical comme les aime l'homme des "Etages", village où il réside, mais une plate randonnée dans la plaine de Lans à Villard. Une huitaine de kilomètres en longueur, quatre ou cinq en largeur. Jadis, à l’ère glaciaire, il y avait en ce lieu un lac transparent et quelques icebergs en goguette. Aujourd’hui le plan d’eau glacé est devenu vaste berceau d’altitude, avec sa couette de prairies tendres, ses collines pour oreillers et sa parure enchantée de fayards et de résineux.

VTT en liberté © Patrice Morel (octobre 2020) VTT en liberté © Patrice Morel (octobre 2020)

Le fayard, c’est le hêtre ! Un bois sympa, un feuillu de chauffe et de réconfort, l’ami du foyer quand il s’agit d’allumer les fourneaux ou les cheminées aux premières tombées de poudreuse.

Hêtre, ou ne pas être ? Bois ou bitume ? Côté jardin ou côté cour ? Masque ou pas masque ? Astreinte ou liberté ?

Ici, la question ne se pose réellement que dans les commerces. Certainement pas au long de ma balade en pleine nature, sous la roche du Pic Saint-Michel ou de la Grande Moucherolle, sur l’ancienne et rectiligne voie du tram, ou sous les branches du Bois Noir, certainement pas non plus dans la traversée de ces hameaux inoffensifs, Le Peuil, Les Hérauds, Les Françons, et certainement pas pour finir dans le creux chlorophylle des pâturages tranquilles, ou dans les carrés ocres de quelques terres retournées.

Vaches à l'aise © Patrice Morel (octobre 2020) Vaches à l'aise © Patrice Morel (octobre 2020)

Non, non, Rochette a bien raison de parler de liberté. Et l’on comprend mieux désormais ce vaste mouvement de fond qui pousse les urbains à lorgner en nombre vers ces espaces qu’ils nommaient parfois avec condescendance «la cambrousse» !

«Liberté, liberté chérie» a scandé ce dimanche l'auteur de BD. C’est aussi le titre d’un ouvrage retraçant les lettres de combat et de résistance de Pierre Mendès France entre 1940 et 1942.

«Liberté Chérie» était enfin le nom d’une section de maquisards et de montagnards FTP (Francs-tireurs et Partisans) , combattants du plateau des Glières, en Haute-Savoie au printemps 1944.

Bref, le virus va devoir faire très fort s’il veut cet hiver transpercer la neige des hauteurs !

Maison blanche au hameau des Françons (Lans-en-Vercors) © Patrice Morel (octobre 2020) Maison blanche au hameau des Françons (Lans-en-Vercors) © Patrice Morel (octobre 2020)

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