Itinéraire bis

Vercors, début novembre : fin de saison flamboyante. Je me lève, le soleil aussi. Je vais chercher le pain et je choisis l'itinéraire lent, sinueux, celui que les habitués des sorties nocturnes appellent «la route du rhum» :). La nature est belle. Je suis certain de m'arrêter en chemin ...

Brume de novembre au lieudit "le pont des âniers" © Patrice Morel (novembre 2019) Brume de novembre au lieudit "le pont des âniers" © Patrice Morel (novembre 2019)

Itinéraire bis ...

Dans le Vercors nord, quand on emprunte «la route du rhum», c’est qu’il y a du mal de fait ! C’est un chemin détourné, sinueux mais discret, à l’écart de la maréchaussée. Il doit son nom à l’usage qu’en font depuis des lustres les habitants du plateau certains jours de bombance et d’extravagance :
- « les gars ce soir, j’ai la dose, je prends la route du rhum ;
- t’as raison, passe à l’ombre ! »

L’ itinéraire en question n’a rien d’héroïque même si le «voyage» s’apparente parfois à une traversée de l’Atlantique en solitaire, carcasse ballotée, coeur chaviré et tripes secouées. Ce trajet de vague à l’âme, et de vague alarme, permet donc une forme d’anonymat motorisé. Il évite, et double à couvert, sous les frondaisons forestières, la départementale bien large, parfaitement aspahaltée, mais souvent surveillée, qui traverse la plaine de Villard-de-Lans.
Les générations se succèdent, l’appellation demeure, même si ce label appartient de plus en plus au passé !

Dans le val de Lans-en-Vercors © Patrice Morel (novembre 2019) Dans le val de Lans-en-Vercors © Patrice Morel (novembre 2019)

Pour ma part, choisir «la route du rhum» relève d’une autre démarche, plutôt matinale, et d’une autre ivresse, plutôt conceptuelle. Je m’y engage souvent l’esprit libre, serein et sans vapeurs, les lendemains de pluie, par ciel dégagé, soleil émergeant, au moment d’aller chercher le pain et les croissants. C’est joindre le sensible au concret, l’émotif au prosaïque, l’éternel au consommable !
Je sais, en effet, qu’avant de saluer le mitron j’aurai fait provision de photos à légender, de beauté à commenter.
A mes yeux, ce bitume marginal est une voie sacrée, sucrée, salée, un chemin d’ébriété esthétique et d’inspiration poétique. Chaque fois j’en ramène quelques clichés chipés, chopés, fauchés en bord de fossé, ainsi qu’une miche bien cuite à la farine d’épeautre ou au lin-tournesol !

Premiers rayons sur la grange © Patrice Morel (novembre 2019) Premiers rayons sur la grange © Patrice Morel (novembre 2019)

Hier par exemple, l’automne reculait, la saison commençait à sentir le roussi, la rouille gagnait les haubans du Vercors. Ma transat risquait de tourner court. Quelques jours de plus et c’était l’échouage, ou le chavirage. Il était temps de saisir les derniers frémissements vermeils, les spasmes safranés, le souffle ultime de la saison flamboyante.

Vaches "villardes" au petit déjeuner © Patrice Morel (novembre 2019) Vaches "villardes" au petit déjeuner © Patrice Morel (novembre 2019)

Au «Bois Noir» la brume planait encore sur les prés, noyait la route principale, et glissait jusqu’à mi-montagne. Au hameau des «Girards», quelques vaches villardes, la solide race du pays, mâchaient en cadence, les cornes au levant, le cul à l’ouest, peinardes. A hauteur de «Villevieille» un feuillu solitaire conservait sa perruque jaune citron et faisait la nique à son voisin déplumé. Chemin «Fond Froide», une grange typique, au toit lauzé, éclairait son pignon au soleil débutant...
Clic-clac, c’était dans la boîte.
Quand ma navigation est bonne, sur la «route du rhum», le petit déjeuner qui suit respire le grand large : tartines généreuses, beurre salé d’Armor, et miel du Vercors ! Après quoi il suffit de remplir le carnet de bord, de trouver les mots justes, et de planter le décor.

Echarpe sur la plaine © Patrice Morel (novembre 2019) Echarpe sur la plaine © Patrice Morel (novembre 2019)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.