Le derby

Chaque année, le match de football entre Saint-Etienne et Lyon, derby traditionnel et haut en couleurs, est l'occasion d'un défoulement entre supporters des deux villes. C'est aussi, pour les "enfants" de Sainté, une histoire de revanche sociale ...

Chemin du 7 octobre 2019

Le derby

Dans le kop sud de Geoffroy Guichard © Patrice Morel, 6 octobre 2019 Dans le kop sud de Geoffroy Guichard © Patrice Morel, 6 octobre 2019
A la mi-temps du match entre Saint-Etienne et Lyon, à la pause de ce derby traditionnel et furieux, une grande draperie s’est déployée dans le gradin sud, là où je me trouvais ce dimanche 6 octobre en soirée. 

Les supporters de Sainté y avaient peint un sportif sexy et stylé, sur fond de logo du club :  un éphèbe musclé, entre mineur d’antan et joueur de baseball, regard enjôleur, batte sur l’épaule et médailles sur la poitrine...

J’y ai vu le rappel possible d’un passé laborieux en même temps qu’une référence au présent audacieux, la mémoire d’une industrie enterrée et la promesse d’un avenir meilleur.

Ce mec jailli des tribunes populaires, sur tenture blanche, était comme le petit fils des gueules noires du puits Couriot, un adonis lancé dans cette modernité hétéroclite qui caractérise la ville du Forez aujourd’hui : mécanique et nouvelles technologies, design et tertiaire d’avant garde, quartiers d’affaires et quartiers à rénover, sport de masse et culture contemporaine...

Rien à voir avec la capitale des Gaules, géante et sirupeuse voisine, aux églises et palais ancestraux, au développement classieux et guindé, aux inventions lumineuses, aux patrons et commerçants internationaux, à l’orgueil solidement chevillé entre Saône et Rhone, dans une presqu’île d’éternelle et grande bourgeoisie.

Saint-Etienne-Lyon à Geoffroy Guichard, un derby «au pays des batards» comme disent les «Bad Gone» du gradin identitaire lyonnais.

Cette histoire de rivalité est à peine croyable aujourd’hui, quasi extravagante, surréaliste, parfois insupportable et vulgaire, mais ancrée dans le paysage et l’histoire économique des deux villes.

Je crois, oui, que cela remonte à loin, très loin ! 

 © Patrice Morel, 6 octobre 2019 © Patrice Morel, 6 octobre 2019

Peut-être à l’époque où le bassin houiller stéphanois était le plus productif de France. On y avait inauguré en 1827 la première ligne de chemin de fer du pays, et même d’Europe continentale, pour acheminer le charbon entre Saint-Etienne et Andrézieux, sur 23 kilomètres. La traction des wagons était assurée par des chevaux qui n’étaient pas encore à vapeur !

Ensuite fut ouverte la ligne de Saint-Etienne à Lyon, sur 58 kilomètres, en 1830 pour le  transport de la houille mais aussi, et pour la première fois, pour l’usage régulier de voyageurs payants.

Donc, logiquement, Lyonnais et Stéphanois apprirent à se découvrir un peu plus dès lors que les deux cités furent reliées par voie ferrée. Et visiblement, ça ne l’a pas fait comme on dit aujourd’hui !

Les deux populations, si différentes, si opposées, l’une si pauvre, l’autre si riche, ont appris à se détester,  cela va de soi.

Je dirais même plus : cela allait... de soie !

Car il n’y avait pas de comparaison possible entre la capitale rayonnante du textile de luxe, des manteaux de fourrure, des grandes dynasties soyeuses, de la gastronomie crémeuse, et la noire cité du charbon, celle du froc de mineur, des larges familles miséreuses, l’homme descendant au fond du puits Couriot, dans les galeries infernales, les enfants récupérant du minerai sur les crassiers dominant le bassin ouvrier.

L’enfer n’était pas encore vert à Sainté !

 © Patrice Morel, 6 octobre 2019 © Patrice Morel, 6 octobre 2019

Je ne suis pas sociologue mais il est évident que ces antagonismes puissants perdurent et transforment un simple match de foot en épique affrontement de deux mondes, même si   les différences se sont considérablement atténuées.

Il n’en demeure pas moins, pour prendre un exemple personnel, que ma fille a acheté un joli duplex ancien de 80 m2 au centre de Saint-Etienne pour 79 000 euros, et que mon fils doit débourser plus que le triple pour la même surface à Lyon :))

Je pensais à cela, un peu évaporé, à la 90ème minute de ce derby pauvre sur le plan du jeu, et qui visiblement allait se conclure par un nul 0-0, lorsque Robert Beric d’un superbe coup de tête donna la victoire aux Verts dans une ambiance de folie totale. Devant moi, un type que je ne connaissais pas s’est retourné, la banane jusqu’aux oreilles, il m’a serré dans ses bras en hurlant de bonheur comme si le paradis s’ouvrait devant lui.

Je vivais au fond des tripes, dans un bruit de descente à la mine, la revanche du sapeur et du galibot des crassiers sur le soyeux bigot de Fourvière. 

Le foot est aussi une leçon d’histoire !

https://youtu.be/n8TpncCvU-I

 © Patrice Morel, 6 octobre 2019 © Patrice Morel, 6 octobre 2019

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.